Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"Made in Lausanne" ou le livre d'artiste vaudois à la BAA

Crédits: Bibliothèque d'art et d'archéologie

C'était en 2011. La Bibliothèque d'art et d'archéologie (BAA) présentait les éditeurs genevois. Pas n'importe lesquels, bien entendu, même si les plus petits d'entre eux ont fondé depuis leur propre salon du livre au Grand-Saconnex, ce qui prouve pour le moins une identité commune. Non! Il s'agissait de réunir dans les quelques vitrines de la promenade du Pin une petite partie de la production des livres d'artistes produits dans le canton. Restait évidemment à tracer la frontière avec Vaud dans une région culturellement très perméable. Il fallait aussi s'entendre sur le terme de «livre d'artiste». Qu'est-ce au juste que cet animal-là, et comment le reconnaît-on? 

Depuis le début du mois de novembre 2017, la même BAA, toujours dirigée par Véronique Goncerut, propose «Made in Lausanne». Le propos tourne autour du même sujet, avec des délimitations encore plus floues. Ropopée se trouve à Nyon, tandis qu'art&fiction (sans majuscule) possède une antenne à Genève. Mais cela garde-t-il une réelle importance à l'heure non plus de la centralisation, mais de la mondialisation? Sans doute pas. Répondant aux questions de l'entretien type, Christian Pellet d'art&fiction balaie le problème d'un revers de la main. «Made in Geneva, Made in Lausanne, who cares? Du moment que le produit reste fait avec soin.» Une belle déclaration certes. Mais les subventionneurs, qui aiment bien pouvoir se raccrocher à quelque chose, ne seront sans doute pas d’accord. Et l'argent public, le lecteur l'apprendra dans un autre interview, peut représenter jusqu'aux deux tiers du budget (1)...

Une longue histoire

La BAA (2) reste avant tout un service au public. Un service gardant son utilité. Les bibliothèques d'art comme celles-ci se voient moins désertées par les utilisateurs que les autres. Le rapport avec le papier y demeure plus prégnant. Il y a aussi l'importance d'images qu'il ne s'agit pas de vite regarder sur un écran. Autant dire que la place laissée aux expositions, au plutôt à l'exposition annuelle reste congrue. Huit blocs vitrés à l'entrée. Toujours les mêmes, du reste. Disons que c'est parfois peu pour des sujets vastes. Le catalogue, qui forme le pain quotidien de la BAA, a ainsi eu droit à ces huit uniques vitrines en 2016-2017. 

Ici, avec un thème mieux circonscrit, le parcours se révèle moins lacunaire. Il y a un espace pour les origines. L'édition vaudoise est ancienne. Elle a connu son heure de gloire au XVIIIe siècle, quand elle permettait d'imprimer des textes non soumis à la censure royale française. Il suffit de penser à «L'Encyclopédie d'Yverdon», moins prudente que son équivalent tiré à Paris. Une seconde vitrine montre la première moité du XXe siècle. Y ont pris place les éditions Gonin, qui ont tenu bon la rampe jusque dans les années 1990, comme l’Atelier de Saint-Prex, qui poursuit aujourd'hui encore sa course. Cette base permet d'aborder ensuite la production récente, collectionnée avec constance par la BAA depuis une quinzaine d'années. «Des éditeurs-créateurs romands se positionnement à chaque génération pour renouveler l'objet livre, le livre hors norme et aussi pour porter un regard critique sur le développement des arts.»

Un devoir de fonction 

Recueillir leur production, à Lausanne comme à Genève, relève donc du devoir de fonction. C'est celui de valoriser «l'imprimé en collectionnant et conservant des œuvres d'art et la trace de productions issues des arts graphiques.» La plupart des ouvrages se voient publiés à un petit nombre d'exemplaires, réalisés de manière artisanale. Certaines maisons se confondant avec leur créateur (ou créatrice) ont fort peu de titres à leur actif. La Veveysane Fabienne Samson en compte cinq, sortis entre 2003 et 2017. A côté d'elle, art&fiction fait presque figure de géant. Depuis 2000, le collectif de peintres formés dans les années 1980 entre Genève et Lausanne en a donné 230. Un développement permis par le dynamisme de deux des fondateurs, Stéphane Fretz et Christian Pellet. Il ne suffit pas de sortir des ouvrages de presse. Il faut créer et entretenir le réseau qui leur permettra de prendre leur envol, les tirages pouvant ici atteindre plusieurs centaines d'exemplaires. Huit cents semble un maximum, mais nous sommes en Suisse romande. 

Ce que le public peut voir dans des vitrines sur des fonds aussi jaunes qu'un maillot de vainqueur du Tour de France apparaît très varié. C'est cette disparité même, à l'opposé du produit calibré et standardisé, qui permet de reconnaître ce genre d'ouvrages. L'idée de carte blanche donnée à un artiste n'apparaît cependant totale dans aucun des entretiens réalisés pour la BAA. Chez art&fiction, les projets rentrent ainsi dans des collections, même s'il s'agit de «soutenir des initiatives collectives», d'«éviter la routine» ou de «faire naître» une nouvelle série.

Mais continuer! 

Cette liberté dans la contrainte n'empêche pas comme partout aujourd'hui les grands mots. On parle dans la brochure d'accompagnement de «geste éditorial» comme il existe depuis longtemps un (assez inquiétant, du reste) «geste architectural». Il est également question d'«éditologie». La modestie domine cependant dans les propos. Comme une certaine inquiétude face au numérique, vu au mieux comme complémentaire. La plus jolie réponse vient ainsi de Claire Nicole. Elle possède quelques chose d'élémentaire. «Mes projets? Mais continuer!» 

(1) Tout le monde n'en reçoit pourtant pas. Couleurs d'encre n'a ainsi aucune subvention.
(2) Il ne faut pas confondre la Bibliothèque d'art d'archéologie, qui fait partie des Musées d'art et d'histoire, avec la Bibliothèque de Genève, logée à l'Université. On sait que cette dernière se retrouve aujourd'hui dans la tourmente. On devrait en apprendre davantage fin janvier. Le moins qu'on puisse dire est que radio couloirs fonctionne aujourd'hui en haute fréquence.

Pratique

«Made in Lausanne», Bibliothèque d'art et d'archéologie, 5, promenade du Pin, jusqu’au 26 mai 2018. Tél. 022 418 27 00, site www.institutions.ville-geneve.ch/fr/mah/bibliotheque Ouvert du lundi au vendredi de 10h à 18h, le samedi de 9h à 12h.

Photo (BAA): L'image de l'affiche. Elle sort de "D'où venez-vous?" de Jie Qiu, paru chez art&fiction en 2002.

Prochaine chronique le vendredi 12 janvier. Que se passe-t-il au Kunst Museum (en deux mots) de Winterthour.

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