Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENEVE/Luxe, calme et volupté à l'Ariana

C'est la troisième fois. Mais une fois différente des autres. En 1998, l'Ariana avait accueilli des «Perspectives céramiques». En 2009, il mettait sous couveuse les «Jeunes céramistes». Le musée genevois propose aujourd'hui 19 créateurs réunis par un thème commun. La chose se place sous l'égide de Swissceramics, un groupement créé en 1959. Sur une idée d'Anne-Claire Schumacher (et accessoirement de Baudelaire), les artistes s'expriment sur le «Luxe calme et volupté», issu de «L'invitation au voyage». 

L'initiative a été lancée il y a trois ans. Il a fallu mettre sur pied un concours. «Sur les 70 dossiers proposés, 19 ont été retenus», explique la présidente Lynn Frydman Kuhn, en oubliant de préciser que son projet personnel, en tant que magicienne de la terre, n'a pas été retenu. «Il n'y avait au départ aucun nombre fixé», raconte la conservatrice de l'Ariana Anne-Claire Schumacher. «Cela aurait tout aussi bien être 10 que 5. Il y a eu deux jours de délibérations. A la fin de la première journée, les choix étaient arrêtés. Tout s'est cependant vu rediscuté lors d'un second tour.»

Un prodige d'équilibre 

Le résultat, comme l'a constaté lors du vernissage du 30 mai Lynn Frydman Kuhn, tient du prodige d'équilibre. Cela en devient presque suspect. Chaque génération et l'ensemble des régions linguistiques se voient représentées. Il y juste pour la parité que les choses coincent un peu. Mais comme il y a au générique 15 femmes pour 4 hommes, on dira que c'est dans le bon sens. Il y a des gens plus égaux que les autres, un point c'est tout. 

«Travailler avec un céramiste constitue déjà un bonheur», a déclaré au micro Sophie Wirth Brentini, commissaire de l'exposition. «Je ne dirai pas jusqu'où peut aller l'effet multiplicateur. Mais 19 céramistes ensemble, c'est bien davantage que 19 bonheurs. Il n'y a chez eux, ni caractériels, ni égocentriques.» Une affirmation contredite «mezza voce» par un célèbre faïencier genevois. «Si les potiers ne sont pas aussi insupportables que les architectes ou les designers, c'est parce qu'il y a tout simplement moins de pognon en jeu.»

Tous les styles 

Bref. Au sous-sol, il a fallu trouver la place pour 19 créations particulièrement hétérogènes. Sophie s'y est appliquée. Comment concilier le lettrage mural de Felix Hug avec des coulées au sol de Sybille Meier, qui évoqueraient des matière fécales si elles n'étaient pas roses? De quelle manière faire voisiner les étagères, où Laurin Schaub aligne ses petits pots jaunes et bleus, avec les multiples assiettes sur lesquelles Erika Fanckhauser Schürch dispose des mains entrouvertes? Précisons cependant que les vitrines ont reçu les petits objets, tandis qu'une salle annexe mettait en valeur les pièces monochromes blanches. 

Que dire de l'ensemble? Je vais parler pour moi. Reflétant des tendances très différentes, l'ensemble me semble bien composé dans la mesure où j'ai éprouvé un coup de cœur, assez aimé quatre ou cinq choses, passé indifféremment devant d'autres et enfin été travaillé au corps par une sérieuse envie de jeter à la poubelle une installation (1). La chose signifie qu'il y en a vraiment pour tous les goûts. Les récipients très sobres, travaillés en facettes par Grazia Conti Rossini, ne s'adressent pas aux mêmes amateurs que «Le festin» baroque de Patricia Glave, qui remplit à défaut de la panse une grande table bien garnie. «Pour le choix du jury, c'est surtout l'adéquation au thème donné qui comptait», rappelle Anne-Claire Schumacher.

Céramique à trous

Positivons, comme on dit de nos jours. Je terminerai donc avec mon coup de cœur, tout en précisant que je ressens aussi un faible pour les oreillers empilés de Maude Schneider, invitant effectivement à la volupté. Il s'agit des deux objets biomorphiques de Zsuzsanna Füzesi Heierli, percés d'innombrables petits trous ronds. Des pièces qui prennent en prime remarquablement la lumière. Pour leur auteur(e), seul le matériau compte ici. La porcelaine, l'«or blanc» du XVIIIe siècle, reste selon elle un luxe. Et tant pis si elle sert aussi à fabriquer des lavabos! 

(1) Réflexion faite, je ferais subir le même sort aux figurines classiques transformées, à l'aide de quelques adjonctions, en petits monstres par Christine Aschwanden.

Pratique

«Luxe, calme et volupté, Swissceramics», Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 1er novembre. Tél. 022 418 54 50, site www.institutions.ville-geneve.ch/fr/ariana Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Photo (Ariana): L'une des porcelaines à trous de Zsuzsanna Füzesi Heierli..

Prochaine chronique le samedi 13 juin. Du rococo piémontais à Chambéry.

 

 

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