Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Lionel Bovier se lance au Mamco avec "GVA-JFK" et les années 80

Crédits: Annik Wetter/Mamco/Courtesy of The Estate of Charlotte Posenenske, Francfort sur le Main, et Mehdi Chouakri, Berlin

C'est tout blanc! Le Mamco opère son retour au «white cube» (que j'apprécie personnellement peu) après des années de débauches colorées. Une manière comme une autre de retrouver une virginité. L'accrochage révélé par l'institution genevoise le 31 mai marque pour Lionel Bovier une prise de rôle, comme on dit à l'opéra. Après la décevante session intermédiaire du printemps (Marnie Weber, Emilie Parendeau...), dont il ne portait pas la responsabilité, le nouveau directeur de l'institution impose aujourd'hui sa vision. C'est davantage celle d'un musée que d'une Kunsthalle. 

Sur les quatre étages du Mamco, repensés plus que revisités, une histoire déroule en continu son fil. Que dis-je? L'Histoire de l'art, avec majuscule, défile depuis les années 80. Elle a un pied ici, en Suisse. L'autre ailleurs. Un ailleurs qui ressemble à l'Amérique. La chose se place sous un vocable de six lettres. «GVA-JFK» donne d'emblée l'échelle des distances, en citant les initiales des aéroports de Genève (GVA) et de New York (JFK). 1980, c'est l'époque où la Planète rétrécit définitivement. Il se crée du coup des passerelles entre les hommes et les idées. La chose se sent dès la première salle, au quatrième. Les monochromes d'Olivier Mosset et de Marcia Hafif se ressemblent, même si cette dernière a précédemment passé par Rome.

Focalisation sur de nouveaux noms 

Le parcours ne reste pas qu'un long flux ponctué de pièces dues à des très nombreux artistes des deux côtés de l'Atlantique, alignés comme à une parade. Il y a, en plus de «GVA-JFK», des points d'ancrage sur tel ou tel nom. Ces points sont aussi de suspension. A suivre... Les Genevois reverront donc le collectif canadien General Idea, tout comme Charlotte Poseneske (1930-1985), dont l'oeuvre entier date des années 1959 à 1968. L'année décisive. L'Allemande arrête alors tout. «Il m'est douloureux de constater que l'art ne peut pas contribuer à résoudre des problèmes urgents.» Que dirait-elle aujourd'hui? 

Il y a peu de choses par salle. La clarté semble ici un mot d'ordre. Sur fond jaune, plus lisible, les textes demeurent simples. J'ai compris tous les mots et même le sens des phrases. Lionel Bovier et son équipe ont su présenter les créateurs, qui ne sont pas forcément très connus (Renée Green, John Miller, Larry Johnson...), d'une manière évidente pour un enfant de dix ans. Le nouveau directeur entendant s'appuyer sur les collections constituées depuis vingt ans, l'étiquetage n'en apparaît pas moins évident. Le gris signale les pièces appartenant en propre au Mamco. Le blanc désigne les emprunts. Pourrait-on imaginer une couleur pour les prêts à long terme? Apparemment pas. Le nouveau directeur préfère les emprunts ponctuels (et ciblés) à un gardiennage finissant par coûter fort cher.

Un ensemble de propositions 

Gris. Le visiteur voit du coup que le Mamco possède des oeuvres importantes, en plus du container iconique de Gordon Matta Clark. Il y a l'immense Steven Parrino en plusieurs parties. Une grande installation de John Miller, d'arrivée récente. Un George Segal d'anthologie, provenant des collections de l'AMAM (Association pour un Musée d'Art Moderne). Le décor de Guy de Cointet et Robert White à l'intention d'«Ethiopia», en 1976. L'énorme forêt en feutre de Xavier Veilhan, créée à Genève en 1998. Christian Bernard, le «père» du musée, a su engranger en eux décennies. 

Voilà. La promenade est provisoirement terminée. Il y a des pièces qui me touchent, d'autres que je déteste et quelques-unes me laissant indifférent. C'est normal. A moins de faire partie d'un fan club (et le Mamco en possède un), nul n'est obligé de tout aimer ici. Il n'existe plus, avec Lionel, ce côté fusionnel de Christian Bernard avec ce musée qui restait son enfant. Rejeter telle ou telle proposition ne le remet personnellement pas en question. «GVA-JFK» constitue une amorce de dialogue non seulement transatlantique, mais personnel, voire amical. On est parti pour un compagnonnage. Tout peut se discuter (c'est d'ailleurs passionnant de discuter), sauf le fait qu'il s'agit d'une vraie réflexion sur une collection.

Un besoin de travaux 

Un dernier mot, pour terminer. Le Mamco aura, aurait même (ce qui met le verbe au présent), besoin de travaux. Le bâtiment est fatigué. C'est une institution pauvre, peu subventionnée par rapport à d'autres, ô combien poussives. Elle vit avant tout de mécénat, et le mécénat s'intéresse avant tout aux acquisitions, ou alors aux constructions ab nihilo. Ne serait-il pas temps pour la Ville de mettre ici de l'argent, une somme raisonnable, au lieu de le gaspiller ailleurs? Sur ce, je laisse la parole à Lionel Bovier.

Pratique

«GVA-JFK» et autre propositions, Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 4 septembre. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 18h.

Photo (Annik Wetter): La salle dédiée à l'Allemande Charlotte Posenenske sur un plateau du Mamco.

L'article est immédiatement suivi de propos de Lionel Bovier.

Prochaine chronique le jeudi 2 juin. Rencontre avec Christian Floquet, qui expose à Carouge. Tiens! Un de ses tableaux ouvre "GVA-JFK" au Mamco.

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