Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les ténèbres sont de retour au Musée Rath grâce à Frankenstein

Crédits: DR

Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'en 1816, réunis à Cologny, Lord Byron, son factotum John Polidori, le poète Shelley et a future épouse Mary ont passé un été désastreux (1), se livrant à divers jeux de société dont l'écriture. Nous vivons à Genève une année «Frankenstein» depuis des mois. La Fondation Martin-Bodmer a ainsi attiré (à Cologny précisément) 11 500 visiteurs il y a quelques mois avec son exposition de manuscrits du quatuor britannique. Une performance pour une institution excentrée, et plutôt exigeante vis-à-vis du public. La Fondation ne donne vraiment pas dans la facilité. 

Qu'allait donc proposer en fin d'année le Musée Rath, supposé s'adresser à un large nombre de visiteurs? Il a beaucoup fallu attendre pour le savoir. Le démontage de «Révélations» et la mise en place de «Le retour des ténèbres» ont pris près de trois mois. C'est beaucoup pour un changement de décor. On va plus vite dans les autres villes suisses... Il faut dire que le Musée d'art et d'histoire, dont le Rath constitue une dépendance, a l'habitude de créer des manifestations dispendieuses. Pour «Le retour des ténèbres», il y a ainsi un scénographe britannique, histoire sans doute de faire couleur locale. Notez qu'il se nomme James Mason. Comme l'acteur.

Comment comprendre le mot "gothique"? 

Dans quelle direction allaient partir les deux commissaires associés, Justine Moeckli et Konstantin Sgoudiris? Le titre pouvait évoquer les ténèbres politiques, sociaux et intellectuels qui semblent aujourd'hui se répandre un peu partout. Nous semblons quitter le rationnel des Lumières pour entrer dans un univers de fanatisme, des fantasmes et de fatalisme. Ou faudrait-il prendre à la lettre le sous-titre «l'imaginaire gothique depuis Frankenstein»? Dans ce cas, il s'agirait de monter dans un train que Mary Shelley elle-même a pris en marche il y a deux siècles (même si le cheval vapeur est légèrement postérieur). Le gothique, à prendre autant comme un «revival» architectural que comme une forme littéraire prisant le fantastique et le macabre, date à Londres des années 1750. Horace Walpole, puis William Beckford ont alors mis en branle le mouvement. 

Il y a un peu des deux tendances dans l'exposition, qui nourrit pour le moins de grandes ambitions. Passée la salle d'ouverture où le quatuor d'écrivains se voit évoqué dans un cadre sépulcral, les commissaires vont brasser les œuvres et les idées, soulignées par un décor insistant (2). La salle climatique, évoquant le goût du sublime avec des glaciers et des volcans (on se croirait à la Galerie Grand-Rue de Marie-Laure Rondeau dans la Vieille Ville!) reste ainsi historique. Le thème central apparaît ensuite avec des réalisations anciennes, allant du «Prométhée» (1790) de Heinrich Friedrich Füger (le baron Frankenstein est un nouveau Prométhée) à une toile monumentale de Joseph Denis Oedevaere, datée 1826, montrant Byron sur son lit de mort (3). Il y a beaucoup de choses aussi dans des vitrines. Justine Moeckli et Konstantin Sgoudiris ont visiblement voulu de la substance. Manquent juste les explications. Côté didactisme, il y a au Rath beaucoup de ténèbres...

Une exigence de connaissances 

La marche dans l'obscurité se poursuit au sous-sol, où va défiler une partie des XIXe et XXe siècles, qui faisaient de la figuration intelligente au rez-de-chaussée. L'exposition passe ainsi des symbolistes comme Carlos Schwabe, avec des dessins préparatoires pour «La vague», à Sarah Lucas, présente grâce à un cercueil dessiné à coups de néons bleus. Werner Herzog, dont le public peut voir le film «La Soufrière», est également là, tout comme le «Frankenstein» du Living Theatre de Julian Beck et Judith Malina. Rappelons que ce spectacle, alors jugé révolutionnaire, a été donné par la troupe américaine au Grand Théâtre de Genève en 1968.

De quelle manière le public peut-il faire son miel d'un tel ensemble, déversé dans un apparent désordre? En butinant, sans doute. Il reste difficile, à moins d'une visite guidée (et il y en a!), de s'y retrouver dans un tel chaos sans avoir une impression de fatras. Les sauts intellectuels demandés se révèlent énormes. Il faut tout savoir sur tout avant de commencer le parcours. Il reste d'ailleurs curieux de noter qu'avec ses expositions prises de tête, le Rath se situe à des années lumière (ou ici d'ombre) de la politique générale du MAH, privilégiant aujourd'hui les «afters» festifs. La manifestation arrive par ailleurs bien tard. Après l'exploit de la Bodmer. Au moment où le Cinéma du Grütli et le Ciné club universitaire ont déjà montré tous les films possibles sur Frankenstein. En mars 2017, quand finira «Le retour des ténèbres», les esprits auront déjà passé à autre chose, même si l'atmosphère plombée des années 2010 ne semble pas près de d'alléger. 

(1) 1816 est resté «l'année sans été», suite à l'explosion d'un énorme volcan en Indonésie, qui a suscité un nuage de pollution mondial. La Suisse a alors connu sa dernière famine.
(2) Il y a notamment des grillages évoquant autant le chenil que le terrain de basket ou la prison.
(3) Il faut aussi citer les beaux dessins de George Romney montrant des asiles de fous. Dépressif, le portraitiste mondain a toujours rêver de peindre des tableaux horrifiques.

Pratique

«Le retour des ténèbres», Musée Rath, Place Neuve, Genève, jusqu'au 19 mars 2017. Tél. 022 418 33 40, site www.mah-geneve.ch Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 11h à 18h.

Photo (DR): Byron sur son lit de mort, peint par Joseph Denis Oedevaere en 1826.

Prochaine chronique le mardi 13 décembre. La Fondation Vuitton de Paris donne dans le grand luxe avec sa présentation d'icônes modernes provenant des musées russes. 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."