Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les portraits photos de Suzan Farkas au Musée Voltaire

Etrangement, je n'ai jamais rencontré Suzan Farkas (prononcez «farkache»). Je ne suis jamais entré dans son studio, à Confédération Centre. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir vu son enseigne, au premier étage, après l'avoir longtemps remarquée au passage Malbuisson. Je découvrais ainsi des portraits photographiques de la Hongroise de Genève, généralement en couleurs. Suzan était celle qui avait démodé chez nous le noir et blanc, longtemps jugé plus chic (1). 

Suzan n'avait jamais exposé. «Je n'ai jamais considéré ma pratique comme artistique», dit-elle ainsi dans le fascicule (gratuit) servant aujourd'hui de catalogue à sa rétrospective au Musée Voltaire. Pourquoi là? Pour quelle raison maintenant? «A la fermeture de son studio, en 2007, Madame Farkas a remis ses archives au Centre d'Iconographie genevoise», explique François Jacob, en charge du Musée Voltaire. Les choses vont lentement dans les institutions genevoises. Huit ans plus tard, la dame, aujourd'hui âgée de 77 ans, reçoit enfin son hommage. «Elle en a paru ravie, le soir du vernissage, de tous ces tirages récemment effectués d'après ses négatifs.» (2)

Le goût de plaire 

Venue de Budapest au début des années 60, non pas en réfugiée politique mais pour des raisons familiales, Suzan Farkas exerçait déjà en Hongrie. Portrait exclusivement. Comme elle l'explique bien, dans un film déjà ancien consacré à son activité, elle aurait au départ aimé devenir médecin. L'adolescente s'est retrouvée dans une école de comptabilité lui convenant on ne peut plus mal. De là, elle a bifurqué vers la photographie, tout en trouvant la technique pénible. «Ce qui me passionnait, c'était le contact avec les gens.» 

Suzan devient alors l'assistante de Funk Pál, dit Angelo. Une star du portrait chez qui défilent les huiles du parti communiste comme les artistes ou les citoyens désirant leur image ou celle de leurs enfants. La Genevoise d'adoption fait toujours référence à ce maître. Elle n'en possède pas moins sa propre philosophie. «Ce n'est pas mon art qui doit transparaître, mais l'âme du sujet. C'est d'ailleurs pour cela que je n'ai pas de style.» Exact! Les visiteurs du Musée Voltaire pourront constater que la photographe s'adapte toujours au désir du client, et a fortiori de la cliente. «Il faut avant tout faire plaisir», déclare-t-elle ainsi dans le film d'accompagnement.

Sollicitée par Kodak 

Après des débuts en noir et blanc, dont elle appréciait peu les travaux de laboratoire («je m'ennuyais dans la chambre noire»), Suzan Farkas se voit sollicitée en Suisse par Kodak afin de populariser la couleur parmi les professionnels. Elle accepte. Elle forme ainsi des volées d'élèves, tout en proposant à sa clientèle ce service plus moderne. Avec des exceptions tout de même. Zino Davidoff (un de ses meilleurs portraits), tout comme Barbara Polla ou Guy Olivier-Second, lui demandent un classique noir et blanc. Du traditionnel revisité. 

Tout le monde (sauf moi donc) va donc se retrouver chez elle. Les politiciens locaux, de Claude Ketterer à Martine Bruschwig Graf, toujours difficile à mettre en valeur par défaut de photogénie (3). Des artistes, de Dominique Appia (pris dans son atelier) au cinéaste Jacob Berger (qui a bien changé physiquement depuis 1988!). Des sportifs, dont la ravissante Maria Walliser. Des gens de télévision surtout. C'est ici l'allée des cyprès. Que sont devenus Boris Aquadro, Jacques Deschenaux, Murielle Siki ou Dominique Schibli, qui joue sur les cimaises du Musée Voltaire les fausses Lady Di?

Un mémorial

Mine de rien, l'actuel accrochage tient bien du mémorial. «Où sont-ils? Vivent-ils encore?», s'interroge dans sa préface le directeur de la Bibliothèque de Genève (4) Alexandre Vanautgaerden, qui résidait encore en Belgique quand ces icônes ont été prises. Christian Defaye est mort il y a bien longtemps. L'impérieuse Christine Arnothy (et je pèse mon adjectif) vient de nous quitter. Marie Laforêt, qui était alors commissaire-priseuse à Genève, joue encore parfois sur scène à Paris. Nadine de Rothschild a disparu d'un coup d'une scène publique qu'elle aura si longtemps monopolisée. Mouna Ayoub s'est faite moins flamboyante. Elizabeth Teissier sévit toujours. Elle seule sait jusqu'à quand, vu sa carrure de voyante vedette... 

Nostalgique, et destinée en tant que telle à un public de passé 50 ans, l'exposition pourrait aussi se situer dans une exploration des portraitistes genevois. Des gens souvent sous-estimés. Avant Suzan, il y a ainsi eu Mandanis, qui tirait ses images sur un papier imitant la toile, et José Gerson, qui les imprimait jusque sur la pierre. Avant-avant, c'était le règne de GGGeorges. Un peu plus haut dans le temps se situent les Boissonnas ou Pricam. En remontant encore au-delà, on arriverait à ces zones inexplorées que restent les carrières des gens du XIXe siècle. Il y a ainsi déjà une femme dont il existe de bonne choses. J'ai cité Madame Fueslin-Rigaud.

(1) Je préfère encore le noir et blanc...
(2) Etrangement, Suzan Farkas travaillait en 6 sur 6. Cela signifie donc qu'elle recadrait ses images.
(3) La photogénie n'a pas grand chose à voir avec le physique. Des gens très laids passent admirablement la photo. Le tact m'oblige à ne pas citer de noms.
(4) Le Musée Voltaire dépend de la Bibliothèque de Genève, ou BGE.

Pratique

«Objectif Subjectif, Portraits de Suzan Farkas 1960-1990» Musée Voltaire, 25, rue des Délices, jusqu'au 15 mars. Tél. 022 418 95 60, site www.bge-geneve.ch Ouvert du lundi au samedi de 14h à 17h. Photo (CGI): Suzan Farkas, de dos, travaillant en 1980 avec Zino Davidoff, le roi du cigare. "Je ne me mets jamais derrière l'objectif."

Prochaine chronique le vendredi 28 novembre. Paris rend hommage à la comtesse Greffülhe, qui inspira Proust et mourut à Genève.

 

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