Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les opposants au MAH+ lancent leur assaut final

Crédits: Patrick Martin

Sur l'une des deux affiches, faisant penser à celle qu'Exem avait déjà conçue en 2005 pour «Non au travail du dimanche», un Jean Nouvel transformé en Nosteratu le vampire domine le Musée d'art et d'histoire (MAH). Il laisse tomber des devis barrés et une courbe des coûts ascendante. Sur l'autre placard, signé par le même graphiste genevois pour un autre groupement d'opposants au projet MAH+, une bétonneuse lâche des flots de béton dans la cour. 

Le ton est donné au moment où la votation populaire sur le crédit accordé par le Municipal aux travaux s'approche. C'est pour le 28 février. Les événements se précipitent donc. Mardi 12 janvier, «Le Courrier» faisait sa manchette et deux pages intérieures sur les plaintes portée contre lui par Jean Claude Gandur, mécène supposé du musée. La même journée, le public apprenait que la convention de ce monsieur avec la Ville avait été renégociée. Un paraphe arrivant à point. Trop, peut-être. Pour Philippe Cottier, il s'agit là d'une «grave affaire sur le plan du droit». Trois points de suspension...

Une trop longue histoire

L'avocat genevois, qui a «trahi» son parti pour rejoindre les opposants au projet Nouvel, était derrière la table mercredi matin au premier étage du MAH. Il y avait là une jolie brochette, face à une presse libre. «Bienvenue aux courageux journalistes qui savent maintenant les dangers encourus à simplement reproduire des propos», a lancé d'entrée Robert Cramer, président de Patrimoine suisse Genève. «Vous risquez une plainte et un procès. Or, vu nos moyens financiers, inexistants par rapport à ceux de nos adversaires, nous ne possédons pas de service juridique.» 

Les six intervenants ont refait une histoire qui commence à devenir longue. Vingt ans. Je vous la résume à grands traits. On a passé d'une restauration à 10 millions à un appel d'offre. Vingt-neuf candidants ont répondu en 1997. Ils devaient présenter un dossier. Jean Nouvel est arrivé avec un projet ficelé, ne répondant à aucun critère. «Michel Ruffieux, avec l'aide de son adjoint et de sa secrétaire, a décidé de passer de 29 candidats à 5», explique Philippe Cottier. «Et, comme par miracle, c'est le nom de Jean Nouvel qui est sorti du chapeau.» Sans véritable concours. Ce choix comblait un rêve. Erica Deuber Ziegler, d'Action Patrimoine vivant, explique que, bien des années auparavant, des édiles genevois rêvaient déjà un geste du génie français dans Genève.

Un idée prenant une valeur de dogme 

On en est ainsi arrivé au plan actuel, après bien des péripéties tortueuses. Les orateurs (et oratrices) ont enfoncé un clou, là où ça fait mal. Tout a été fait pour que le projet dévié, qui a pris une valeur de dogme, se matérialise. Il a ainsi été répété qu'il n'existait pas d'alternative. «A qui la faute?», rugit Robert Cramer. «Chaque fois que nous avons tracé des pistes, comme celle de l'Observatoire ou de l'ex-Ecole des beaux-arts, nous avons été balayé d'un revers de manche.» Patrimoine suisse Genève a même réussi a obtenir un crédit de 500.000 francs afin d'étudier d'autres solutions. «Cet argent aurait passé dans des clips vantant le MAH+ ou une nouvelle réflexion du bureau Nouvel.» Ce mépris froisse l'idée même de démocratie pour Tobias Schnebli d'Ensemble à gauche. 

L'ennui supplémentaire, c'est que les coûts resteraient inférieurs à la réalité, même avec un budget de 140 millions. Pour Daniel Rinaldi, «on compte ici le mètre cube à 850 francs, alors que le lieu se révèle complexe et que l'on creuse le sol. Mille cinq cents francs me semblerait plus raisonnable.» L'architecte en arrive à un minimum de 200 millions («avec un dépassement payé par les Genevois») pour gagner peu de surface. «Et encore», abonde en ce sens Tobias Schnebli, «une partie du bénéfice serait trouvé en aménageant le bâtiment existant.» Tout cela pour donner une priorité aux collections Gandur, confiées pour 99 ans, avec une convention restant peu claire. «A ce prix-là, nous ferions mieux de louer des collections du Metropolitan Museum de New York», ironise Pauline Nerfin, de MAH-.

Et le projet muséographique?

Je vous passe la suite, avec ses digressions, architecturales et patrimoniales. Erica Deuber Ziegler fait cependant entendre un autre son de cloche, qui devrait tinter aux oreilles de l’équipe dirigeante du MAH. «On ne nous parle jamais de muséographie. Tant le Municipal que la convention restent muets à ce sujet. Le projet Nouvel parle de faire des salles à l'ancienne dans l'édifice actuel, histoire de réserver la modernité à l'adjonction venant boucher la cour, aec son restaurant au sommet. Nul ne vient rappeler ce que forme, ou devrait former, un musée. Il s'agit pour lui de convoquer l'imaginaire. D'élever au-dessus des contraintes du réel. Une équipe doit pour ce faire compléter, conserver et surtout étudier des collections. Et cette étude scientifique fait aujourd'hui défaut au MAH.» 

Ce n'est pas une fermeture, prévue pour durer six ans qui arrangera les choses. Il faudrait procéder par étapes. Une chose simple, selon Daniel Rinaldi. «Le premier stade serait de restaurer le bâtiment de Marc Camoletti. Il faudrait en profiter pour couvrir la cour d'une verrière.» La deuxième phase concernerait la butte de l'Observatoire, à creuser. La troisième d’investir l'ex-Ecole des beaux-arts, après le départ de la HEAD. «On arriverait ainsi à un gain non pas de 1200, mais de 10.000 mètres carrés. Le projet Nouvel est non seulement ruineux, mais bien trop petit.»

Il n'y a pas de bloquage 

Si le non devait l'emporter le 28 février, tout serait-il bloqué pour quinze ans, comme on veut nous le faire croire? «Pas du tout», conclut Robert Cramer. «Regardez ce qui s'est passé avec les Bains des Pâquis, où le Municipal a pris une claque magistrale! Pensez au MEG, qui a ouvert sous une forme différente de celle prévue en 2001 à la place Sturm! Regardez à Lausanne où tout a vite redémarré à la gare, après le rejet populaire du projet Bellerive. Entre gens raisonnables, on peut se rasseoir à la même table et discuter calmement.»

Photo: Robert Cramer, qui coiffe Patrimoine suisse Genève. Un non permettrait selon lui de tout rediscuter rapidement.

Texte intercalaire (en dépit de sa longueur).

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."