Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les Mochica occupent le MEG

Les musées d'art contemporain ont leur "white cubes", qui correspondent à une hygiène restrictive de la pensée. Le Musée d'ethnographie de Genève, ou MEG, possède, lui, ses "black boxes". Il ne s'agit pas des boîtes noires tombées d'avions en perdition, mais d'espaces souterrains, peints de couleurs sombres afin de mieux faire ressortir les objets éclairés à la lumière artificielle. 

Je vous ai déjà parlé de mille mètres carrés voués à la présentation semi permanente des collections, sous le titre d'"Archives de la diversité humaine". Il s'agit d'y mettre en valeur le fonds du musée en racontant son histoire, qui remonte au début du XVIIIe siècle. L'autre partie, couvrant une surface identique, abrite depuis quelques jours la première exposition temporaire. Il fallait faire fort, après passé quatre ans de fermeture. La chose s'intitule donc "Le rois mochica". Trois mots flatteurs, qui offrent en outre le mérite d'éviter ceux d'"or" et de "trésors". On sait que le visiteur lambda passe pour aussi avide de métal précieux qu'un vulgaire conquistador.

Tombe péruvienne inédite 

Le MEG, dont les projets d'expositions se voient désormais pilotés par Philippe Mathez, est arrivé à s'entendre avec le Pérou. Genève peut présenter, en "première mondiale", le contenu de la tombe du "Seigneur d'Ucupe". Un monsieur qui vivait au Ve siècle de notre ère. Ce puissant Amérindien était donc le contemporain du roi Clovis, d'Attila ou des Burgondes installés à Lyon et Genève. Explorée en 2008, sa dernière demeure abritait plus de 200 objets, pour la plupart en métal. Précisons que, même si nous sommes au Pérou, dont la richesse minière faisait rêver les Occidentaux des XVIIe et XVIIIe siècles, tous ne se révèlent pas d'or fin. 

La tombe forme la conclusion d'une exposition axée sur la céramique. Elle se découvre au-delà d'un rideau de carrés dorés, qui aurait tout aussi bien pu servir de décor pour une représentation d'"Aïda" aux Arènes de Vérone. Les objets offrent le mérite de la cohérence. Ils viennent du même endroit. Ce ne sont pourtant pas, et de très loin, les plus beaux de cette manifestation dont le commissariat scientifique se voit assuré par Steve Bourget, conservateur du Département Amérique au MEG. Cette participation péruvienne a le mérite de montrer l'état de la recherche. Elle ménage aussi, soit dit entre nous, les susceptibilités sud-américaines, si vives depuis quelques années. L'ethnographie a aujourd'hui les mains liées par le politiquement correct.

Apport décisif de l'Allemagne

Le reste, soit de merveilleuses céramiques (dans un état de conservation si parfait qu'il en devient inquiétant), provient en effet d'Allemagne. Chaque mot, dans le dossier de presse, vise à minimiser les apports du Museum Linden de Stuttgart et de l'Ethnologisches Museum de Berlin. Sans eux, l'exposition n'existerait pourtant pas. Ou alors d'une manière différente. Formés au début du XXe siècle, ces deux ensembles se révèlent éblouissants tant par leur qualité et leur diversité. C'est par eux que le visiteur découvre le monde mochica. Une culture préhistorique, dans la mesure où elle ne connaissait pas l'écriture, et résolument figurative. Tout y apparaît d'un étonnant réalisme. 

La vérité montrée apparaît du coup cruelle. Il n'est question ici que de "sacrifice en montagne", de "combat cérémoniel" ou de "capture de victime sacrificielle". Le public se trouve face à un univers terrifiant. Pour les Mochica, l'univers ne tient debout qu'en versant du sang. Les dieux ont soif, tout le monde le sait. Mais ici, des records sont battus. A côté, l'actuelle Syrie passerait pour un village du Club Méditerranée. La maladie rôde, en plus. De nombreuses poteries montrent des hommes et des femmes atteints non pas par la lèpre, mais par la leishmaniose, causée par un insecte. Le résultat est le même. Décomposition des chairs sur des vivants.

Luxueuse scénographie 

D'une taille moyenne analogue, les céramiques se trouvent habilement réparties sur des socles cubiques compliqués. Il y a eu beaucoup de travail de mise en scène pour les artisans du MEG. Ici, on n'a pas tout commandé en France, comme au Musée d'art et d'histoire. Réglée par l'atelier mcbd genevois, composé de Marcel Croubalian, Bernard Delacoste et Laura Maccioni, la présentation se révèle aussi imposante qu'efficace (1). Les volumes et les cheminements font beaucoup. Il est frappant de pénétrer dans l'exposition par un large couloir, avec d'un côté des rayonnages semblant descendre du plafond et de l'autre un immense écran reflétant les côtes péruviennes en images de synthèse. Surtout quand on pense que le trajet mène à l'objet vedette, et du coup mis sous les projecteurs. 

De quoi s'agit-il? D'un ornement de ceinture royale, haut de 53 centimètres, en or et en cuivre. Il a été exhumé en 1987, lors d'une fouille clandestine, puis récupéré dix ans plus tard par des policiers se faisant passer pour des collectionneurs aux Etats-Unis. L'ornement était caché dans une voiture consulaire. Vous me direz ce que vous voudrez. Mais comme l'avait démontré Maurice Rheims dans son premier livre, "La vie étrange des objets" (1959), ce genre d'histoires ajoute beaucoup à l’œuvre. C'est un supplément d'âme, même si cette âme connaît souvent ses noirceurs.

Pratique

"Les rois mochica", MEG, 65-67, boulevard Carl-Vogt, Genève, jusqu'au 3 mai. Tél. 022 418 45 50, site www.meg-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. L'exposition est accompagnée par ouvrage paru chez Somogy, "Les rois mochica, Divinité et pouvoir dans le Pérou ancien", qui tient davantage du livre que du catalogue, 272 pages.

(1) Le contraire, donc, de l'exposition actuelle, assez ratée, du Quai Branly sur les Mayas.

Photo (MEG): Un objet mochica en forme de tête humaine. Or, argent, pierre et résine, VIe-VIIe siècle.

Prochaine chronique le jeudi 6 novembre. Une nouvelle galerie genevoise, Espace Muraille, présente des livres cuits par un céramiste japonais actuel. Plus "Art en Vieille Ville", qui se déroule jeudi soir.

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