Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les histoires sans fin du Mamco vont vers leur fin

C'est reparti pour un tour, mais il s'agit de l'avant-dernier d'entre eux. Les «Histoires sans fin» du Mamco en auront donc une. Bientôt. Rappelons qu'il s'agit là d'un cycle. Chacun de ses éléments se compose de différentes propositions, parfois contradictoires en apparence. Une manière comme une autre de rappeler que le musée dirigé par Christian Bernard (en place jusqu'à la fin 2015) est parti depuis vingt ans dans une quantité de directions.  

Pourquoi, Christian Bernard, des «histoires sans fin»?
A un certain moment, j'ai réalisé qu'il existait dans nos murs un réseau de récits faisant la sociabilité du musée. L'institution a créé des souvenirs communs à ses visiteurs fidélisés. Ils se voient réactivés pendant qu'ils viennent nous voir. Il y a pour eux des fantômes, et le présent. Nos expositions du moment sont en réalité tissées par le temps. 

Un exemple, dans les actuels accrochages.
Je prendrai la peinture. Il y a en ce moment trois expositions vouées à la non-figuration et à la post-abstraction. Des genres que nous avons souvent défendus. Nous accueillons trois artistes représentant deux générations et demie, avec les écarts artistiques que cela suppose. C'est une façon de renouveler le débat que de montrer à quelque mètres l'un de l'autre, ou même ensemble, Stéphane Bordarier, Renée Levi et Hugo Pernet. 

Vous faites à nouveau une place à François Martin.
Absolument. Il avait dialogué avec le philosophe Jean-Luc Nancy pour une série de dessins très abondante - il y en avait environ 350 -, que nous avons réussi à acquérir pour le Mamco. L'artiste nous en a du coup offert 1028 autres, que nous alignons dans une grande salle peinte en bleu, dans des vitrines, sous le titre de «Le soleil se couche, moi aussi». Ces feuilles constituent la trace d'un pari fou. Pendant deux ans, Martin a tracé un nouveau dessin tous les jours en réponse aux messages figurant sur son répondeur téléphonique. Chaque pièce se voit bien sûr datée, nommée et résume le message. Nous avons décidé de ne pas opérer de sélection. Le public peut tout découvrir dans l'ordre, même s'il n'est bien sûr pas obligé de tout regarder. 

Le quatrième étage est occupé par le Vaudois Denis Savary, qui l'on voit beaucoup depuis dix ans.
Il s'agit d'un long compagnonnage. J'étais juré pour un bourse, alors qu'il étudiait encore à l'ECAL. Pierre Keller m'avait signalé ses mérites. Il était très enthousiaste. Je lui ai donné raison et j'ai montré une de ses vidéos, «La courtisane», à Annecy. C'est là que l'a vue Renos Xippas, qui a pris Savary dans ses galeries internationales. J'ai ensuite invité le Vaudois, qui avait une vingtaine d'années, aux Arcs, puis au «Printemps de Toulouse». Il a récemment eu une exposition importante à la Kunsthalle de Berne. J'ai donc attendu, afin de le laisser se renouveler. Il a fonctionné au Mamco à la manière d'un artiste en résidence, tant sa présence se faisait forte chez nous. Il a créé certaines pièces de «Neige de printemps» sur place, allant dans tous les genres et utilisant tous les matériaux. Je suis frappé par l'aspect actuel du quatrième étage. C'est comme s'il s'agissait d'une exposition de groupe, alors que Savary a tout fait lui-même. 

Voué aux présentations personnelles, le quatrième étage est-il un lieu de consécration?
Pas vraiment. Je dirais plutôt qu'il s'agit d'un espace d'une belle taille, convenant aux présentations de gens en milieu de carrière. Et cela même si Denis Savary n'a que 34 ans. 

Avec Raymond Hains et Gilles Mahé, vous vous situez en revanche dans un passé proche.
Nous possédons de Hains, qui s'était fait connaître en arrachant des affiches, qu'il transformait ainsi en œuvres, une superbe pièce des années 1950. L'Etat français a déposé chez nous des photos de lui. Cela donne un bel ensemble méritant de se voir mis en valeur. Avec Mahé, un autre Breton, plus jeune et mort prématurément, il y avait un lien possible. Mahé archivait systématiquement, à une époque où Internet n'existait pas. Il a aussi conçu une étonnante série de tableaux qui ne sont pas vraiment des copies, même s'il s'inspire de Basquiat ou de Fontana. Il part de descriptions et non d'images, avec ce que cela suppose de modifications involontaires. Mahé est un contemporain de Philippe Thomas, à qui nous avons longuement rendu hommage. Il appartient à sa nébuleuse. Il me semblait logique de le présenter à Genève. 

La révélation, pour beaucoup, restera cependant David Claerbout.
C'est un Flamand. Il a été peintre. Puis il s'est dit que tenir un pinceau ne s'adaptait plus vraiment à l'époque. Il a donc pris des images, qu'il a mises en mouvement par ordinateur. Il lui est arrivé aussi de tourner des films. Nous montrons celui qui comporte 70 fois la même scène, tournée à des instants différents de la journée. Ordinairement, David fait entrer le spectateur dans une photo choisie, où il le promène, par le biais du virtuel, avec une étourdissante virtuosité. Je pense au parcours à l'intérieur d'une photo représentant Elvis Presley en famille dans les années 1950. Ailleurs, je le vois dilater et ralentir un événement. Pour moi, Claerbout est un peintre qui utiliserait aujourd'hui d'autres moyens.

Pratique

«Des histoires sans fin», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 13 septembre. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 18h. Profitons de l'occasion pour signaler le livre écrit par Thierry Davila sur David Claerbout, «Shadow Pieces». Il a été édité par le Mamco en mai 2015. Photo (Mamco): Une image tirée d'un des films de David Claerbourt.

Prochaine chronique le mercredi 15 juillet. 1965-2015. Le monde a changé du tout au tout. Notre vision aussi?

 

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