Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les estampes japonaises du musée

Elles ont longtemps gardé mauvaise réputation. Les estampes japonaises passaient pour véhiculer de la pornographie. La chose a été marginalement le cas, comme l'a prouvé l'an dernier la magnifique exposition "Shunga" du British Museum de Londres. Je vous rassure tout de suite. Le Cabinet d'arts graphiques de la promenade du Pin ne se risquera pas sur ce terrain glissant dans les trois accrochages prévus de sa collection nippone. En place depuis quelques jours, le premier d'entre eux donne plutôt dans le spectaculaire. Il s'agit d'illustrer le théâtre kabuki. 

Née au XVIIe siècle, cette forme de spectacle se situe aux antipodes du nô. Ici, rien de hiératique et de mesuré. Nous sommes au royaume de l'excès, avec des maquillages outrés, des costumes bariolés et des gestes violents. Les pièces comportent même des effets spéciaux. Les personnages apparaissent et disparaissent par des trappes. Bref, il y a tout pour satisfaire un public bourgeois avide de sensations. Celui-ci fait de véritables dieux des acteurs. Uniquement des hommes, après l'interdiction des actrices en 1653. Les "onnagata" sont donc des travestis interprétant les rôles féminins avec un maquillage blanc tenant du masque.

Couleurs violentes

On retrouve ce petit monde sur les murs du Cabinet, qui présentera ensuite des surimono, puis des héros historiques. La plupart des pièces montrées remontent à la fin de l'ère Edo, avant que le Japon ne se voie forcé de s'ouvrir à l'étranger en 1854. Le goût a beaucoup changé depuis le XVIIIe siècle. La clientèle populaire préfère désormais les couleurs saturées et un style expressionniste. Si Christian Rümelin, directeur du Cabinet et commissaire des expositions, parle d'"exportation de biens culturels" à l'occasion de l'arrivée de telles gravures en Occident, il s'agissait à l'époque d'un produit bon marché, rapidement jeté. La légende veut que les frères Goncourt aient éprouvé un coup de foudre pour les estampes en les découvrant comme papiers d'emballage. 

Tout genre possède ses maîtres. Il faut ici saluer Kunisada II (1823-1880), l'auteur ici de loin le plus représenté. Mais n'oublions pas qu'il s'agit alors d'un travail d'équipe. L'éditeur commande les gravures, souvent proposées en suites. Le peintre réalise les modèles. Un spécialiste taille les bois. Un par couleur. L'imprimeur s'occupe des tirages. Notons qu'ils ne s'effectuent pas à l'aide d'une presse, mais en brossant avec force les matrices de bois encrées. Il n'y a alors plus qu'à procéder à la vente. Certaines œuvres se révèlent des succès commerciaux. D'autres pas.

A la base, une collectionneuse

Ce sont les Occidentaux qui ont constitué les premières vraies collections du genre. Genève n'a pas échappé à la règle. Le Musée d'art et d'histoire, dont dépend le Cabinet, doit ainsi beaucoup à Emilia Cuchet-Albaret (1881-1962), physicienne, écrivaine, féministe et voyageuse. Le MAH lui a acheté 300 pièces en 1936. Le peintre Maurice Barraud a légué ses estampes en 1954. Il y a eu peu d'acquisitions depuis dans l'ukiyo-e. Peu d'intérêt aussi. L'observateur remarquera que de nombreux numéros d'inventaire sont de 2013, signe d'un tout récent retour de flamme. 

La politique explique ce renversement de tendance. On sait que la Suisse fête les 150 ans de ses rapports avec l'Empire du Soleil Levant. Le tiercé dans le désordre du Cabinet fait donc partie des manifestations commémoratives. Il y a du coup un catalogue bilingue français-anglais. Etrange... Il est relié par un ruban. J'ai d'abord cru qu'il fallait en couper les pages, comme pour les romans jadis. Mais l'intérieur des feuilles pliées reste blanc. D'où l'impression d'avoir en mains de la maculature.

Des raretés 

Il n'est pas besoin d'acquérir cet objet pour admirer les pièces, dans des états de conservation pour le moins divers. Il y a là de beaux tirages et des raretés. Les feuilles destinées à des éventails font partie de ces dernières. La feuille était destinée à se voir découpée et collée. Puis mise à la poubelle. Rares sont les spécimens à avoir échappé à ce triste sort.

Pratique 

"Le geste suspendu, Estampes kabuki du Cabinet d'arts graphique", Cabinet d'art graphiques, 5, promenade du Pin, 2e étage, jusqu'au 11 janvier. Tél.022 418 27 70, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogue coédité par le musée et Wienand. Tiens, pourquoi une maison allemande? Photo (MAH): Fragment d'une gravure signée Kunisada.

Prochaine chronique le samedi 18 octobre. Le Musée national suisse de Zurich se penche... sur la cravate.

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