Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les "Dinosaures" du Muséum ont la sobriété voulue par Jacques Ayer

Crédits: Salvatore di Nolfi/Keystone

Dino contre dino. La lutte semble titanesque. Mais, autant Palexpo sort la grosse artillerie, avec «60 dinosaures grandeur nature», encore plus bruyants que les classes d'enfants venus les voir, autant le Muséum d'histoire naturelle reste sobre. Authentique. «Nous présentons 20 pour-cent d'ossements originaux, ce qui est exceptionnel», explique Jacques Ayer devant une bébête de 27 mètres, adossée à un revêtement. Pourquoi ce dernier? «Il faut penser au poids. Un seul fémur pèse ici cent kilos.» Et il y a encore plus gros. Une omoplate isolée, dans une vitrine, qui ressemble à une étrave de bateau, mesure environ deux mètres cinquante. «On peut imaginer un spécimen d'environ quarante mètre de long, queue comprise.» 

L'exposition arrive à point nommé pour marquer les 50 ans de l'installation du Muséum dans les locaux de Malagnou (qui en avait déjà organisé une autre sur les dinosaures suisses en 1985). Elle me permettra non pas un, mais deux entretiens avec Jacques Ayer, directeur depuis 2012. Il faut en effet distinguer les animaux préhistoriques de la trajectoire historique du plus visité des musées genevois (241 000 entrées en 2015), qui doit aujourd'hui se trouver un avenir. Comment présenter l'histoire naturelle aux jeunes et aux générations à venir? Commençons par l'actualité, avec les sauriens du temps passé. 

Jacques Ayer, les dinosaures ont traversé toute votre carrière, puisque vous avez commencé par étudier leurs traces dans le Jura.
Non. Ma relation avec les dinosaures a en fait commencé par des fouilles au Wyoming, lorsque j'étais conservateur au Musée d'histoire naturelle de Neuchâtel. J'ai en fait eu un parcours atypique. Je ne possède pas de doctorat, ce que l'on m'a d'ailleurs reproché à mon arrivée à Genève. Tout en entretenant des liens avec l'université, j'ai surtout étudié le terrain. Autant dire que je me suis formé, au propre comme au figuré, sur le tas. Le gros chantier de mes débuts a été créé par la construction d'une «transjurane». Ce chantier, dont le tracé était dicté par le parcours prévu pour la route, nous a fait découvrir un nombre incroyable d'empreintes. Il y en avait plus de 15 000 sur ce seul tronçon, le reste demeurant inexploré. Mais pas d'ossements. C'est ou l'un ou l'autre, selon la nature du sol et l'environnement de l'époque. 

Et pourquoi donc?
La fossilisation exige des conditions particulières. Un cadavre doit se retrouver rapidement enterré pour éviter les charognards, qui le dépècent. L'idéal, pour lui, est d'être proche d'un cours d'eau qui l'enterre de ses alluvions. Il sombre alors, puis se minéralise sur des millions d'années. Or les nôtres, de dinosaures, vivaient en bordure de plages, des variations du niveau marin émergeant des terres à certaines périodes. Un tel terrain se révèle excellent pour conserver les traces formées par des sauriens durant leur vie. Il s'agissait là de très grosses bêtes. Des animaux pouvant atteindre plusieurs dizaines de mètres. 

Pourquoi une telle taille?
Il y a eu un phénomène de gigantisme, aidé par un climat chaud. Pensez que sur une Terre, dont la configuration restait différente de celle d'aujourd'hui, il n'y a eu à certaines époques aucune glace sur les Pôles. On suppose que certaines variétés, dont la croissance se poursuivaient après l'âge adulte, ont atteint jusqu'à 45 mètres. Cela peut sembler colossal, mais regardez les baleines bleues actuelles. Si je vous ai dit «suppose», c'est parce que les dinosaures restent en fait mystérieux. On ne connaît que dix pour-cent de leurs espèces. Et puis la science évolue. On sait maintenant que leur queue ne reposait pas sur le sol. Que leurs pattes, contrairement à celles de tortues, étaient fixées sous leurs énormes corps. Il pouvaient donc se déplacer relativement vite. Les dinosaures n'étaient pas balourds et stupides, comme le voulait le XIXe siècle. Et souvent végétariens, en un temps où ni l'herbe, ni les fleurs, ni les arbres feuillus n'existaient. Chaque découverte change notre optique. Je vous donne un exemple simple. Nous avons découvert une empreinte de peau. Elle présente comme des épines dermiques, alors qu'on croyait le dos des diplodocus lisse. Il a fallu modifier toutes leurs reconstitutions. 

Ces changements d'idées sont-ils fréquents?
Mais oui! Il faut dire que beaucoup de pays se sont ouverts aux fouilles, comme la Chine. La Mongolie. Ces nouvelles contrées ont permis de trouver des variétés inconnues, comme les dinosaures à plumes. Plus petits. La parenté avec les oiseaux actuels, leurs survivants, n'est du coup plus une hypothèse mais une assurance. Nous montrons d'ailleurs un petit fossile d'un dinosaure-oiseau. 

Il y a donc eu des dinosaures partout.
Sur tous les continents, qui ont sensiblement dérivé depuis. Il en manque juste la trace sur des sols très archaïques, comme la Scandinavie. Les squelettes les plus spectaculaires et les plus complets sont ainsi apparus, dès la fin du XIXe siècle, en Amérique, où ils sont devenus un symbole de la croissance qu'espéraient atteindre les Etats-Unis. C'est d'ailleurs de là que proviennent les nôtres, que nous avons empruntés au Sauriermuseum d'Aathal, en Suisse alémanique. Ce musée est l’œuvre d'Hans Jacob Siber. L'homme a tant fait pour l'étude des dinosaures que l'une de ses variantes porte aujourd'hui son nom. 

Est-ce lui qui a trouvé ce squelette de 27 mètres de long, à 80 pour-cent complet, installé au début de l'exposition?
Oui. Mais vous savez, fouiller aux Etats-Unis n'est pas facile. Ce pays demeure un Far-West sur le plan juridique et financier. Le sol public appartient à l'Etat, avec son sous-sol. Le reste pas. On peut donc acheter une concession. L'inventeur, celui qui trouve, possède les restes. Mais il y a les arguties. Apprenant la découverte de Siber, l'Etat a trouvé comme par hasard une erreur de cadastre. Siber a dû lâcher le premier squelette découvert, tout en risquant l'arrestation. Mal en a pris à l'Etat. Deux cent mètres plus loin, dans une concession revue à la baisse, il y avait une bête complète. Siber a eu de la chance. Certains paléontologues ont fini en prison pour des ossements, vendus plus tard par l'Etat aux enchères, sous prétexte qu'ils touchaient à une ex-réserve indienne. Il s'est ainsi créé un marché. Vous pensez! Un dino à douze millions de dollars... 

Le spécimen que vous montrez semble exceptionnel.
Mais il l'est! Il n'a cependant pas émergé du sol tel quel. Nous avons une photo du chantier. Il a fallu 500 jours d'excavations. Puis 15 000 heures de restauration. Je suis heureux qu'on ait bien accepté de me le confier. 

L'exposition fait un historique de la redécouverte des sauriens géants.
Une mise en perspective me semblait utile. On ne peut pas faire que du bling bling. Tout a commencé par des intuitions, qui allaient contre une théologie fixant la Création en 4004 avant Jésus-Christ ou faisant croire en Asie aux dragons. Il y a eu des erreurs d'appréciations. Les choses se sont mises en place dans l'Angleterre de la reine Victoria, en 1841. Les «lézards terribles» entraient dans l'histoire. Tout est ensuite allé progressivement, avec une sorte de parenthèse dans les années 1970. On s'est alors passionné pour les origines de l'homme, avec des découvertes comme celle de Lucy. Le cinéma a ensuite beaucoup fait pour remettre les dinosaures en selle. 

L'exposition en dit peu sur leur disparition.
Non. Il y a la grande affaire d'un astéroïde de dix kilomètres de large qui s'est écrasé sur la Terre, soulevant un nuage colossal, il y a environ 66 millions d'années. Les dinosaures auraient alors disparu. Mais pas d'un coup! Comme tout cela est très lointain, le temps se retrouve comme compressé. On peut penser à une élimination sur plusieurs dizaines de milliers d'années. Peut-être 100 000 ans, ce qui est tout de même très long. La suite tient un peu du problème philosophique. L'évacuation de ces géants a favorisé sans équivoque le développement des mammifères, dont l'homme fait partie. Pourquoi? Que se serait-il passé autrement? Y a-t-il un plan derrière l'évolution?

Dernière question. Pourrait-on faire revivre des dinosaures, comme au cinéma?
Non. Ni par les oeufs fossilisés. Ni par l'ADN, dont il subsiste des traces. Ce n'est pas si simple que ça. Je vous dirai, pour mieux comprendre, qu'on a tenté de ressusciter les mammouths, proches d'animaux actuels comme l'éléphant. Ils ont de plus disparu il y a 6000 ans, et non il y a 66 millions d'années. Eh bien, on n'y est pas parvenu!

Pratique 

«Dinosaures», Muséum d'histoire naturelle, 1, route de Malagnou, Genève, jusqu'au 12 mars 2017. Tél. 022 418 63 00, site www.museum-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. «Le temps des dinosaures, Palexpo, Grand-Saconnex, jusqu'au 8 janvier. Tél. 0900 229 229, site www.palexpo.ch Ouvert tous les jours de 10h à 19h jusqu'au 2 novembre et dès le 17 décembre. Entre deux le mercredi, le samedi et le dimanche seulement.

Photo (Salvatore di Nolfi/Keystone): Le remontage du dinosaure de 27 mètres au Muséum, en septembre-octobre.

Prochaine chronique le mardi 18 octobre. Le Centre d'art contemporain d'Yverdon se penche (en vidéos surtout) sur la marche. 

 

 

 

 

 

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