Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les Collections Baur fêtent Alfred, leur fondateur

Le musée a souvent évoqué l'amateur d'art et son marchand japonais Tomita. L'individu est toujours demeuré à l'arrière plan. En silhouette. En filigrane. C'est pourquoi les Collections Baur ont voulu consacrer toute une exposition à leur fondateur, afin de marquer les 150 ans de sa naissance. Alfred Baur et son épouse Eugénie, née Duret, se retrouvent ainsi non seulement dans les salles d'expositions temporaires qu'ils n'ont pas connues, vu qu'elles sont de création récente, mais aussi à l'étage. Avec une nuance, soyons justes. La grande chambre du haut se voit plutôt consacrée aux plantations de Ceylan qui ont fait leur fortune avant 1914. 

«J'ai fait le voyage au Sri Lanka sur leurs traces», explique Monique Crick. «Certains lieux ont peu changé depuis. Colombo a conservé des restes de son aspect colonial.» Et la directrice de pointer les vestiges sur les images en noir et blanc accrochées aux cimaises. «Une partie de l'usine existe encore. Alfred Baur l'avait voulue près de la gare, afin de faciliter les exportations. La ligne officielle était prolongée par une autre, privée.» Les revenus actuels de la Fondation I (la II s'occupant du musée) ne proviennent cependant plus du thé. «Les plantations se sont vues nationalisées.» Les affaires tournent aujourd'hui autour des engrais. Une activité moins dangereuse. «Le gouvernement sri-lankais a offert de rétrocéder les champs de thé contre argent. La Fondation a dit non. Une expérience fâcheuse lui a suffi.»

Un domaine à Tournay 

Tout souvenir des Baur n'est donc pas perdu dans ce pays que les Baur revenaient voir une fois par an, jusqu'en 1939. «J'ai même rencontré un employé qui se souvient de les avoir vus enfant.» La vie du couple s'est cependant située dès 1906 à Tournay, au dessus de Pregny. «Les Baur avaient racheté le château, où a vécu Voltaire. Ils pensaient au départ le moderniser. Le bâtiment s'est révélé inchauffable et trop compliqué à adapter au confort moderne.» Résultat, les Baur ont fait construire dans le parc une énorme villa en 1915 par les architectes Turrettini et Revilliod. Style classique. Intérieur bourgeois. 

C'est de cette maison, vendue par la Fondation I il y a quelques années en même temps que le château (mais à des acquéreurs différents), que proviennent les objets présentés au sous-sol. Rien ne s'est apparemment perdu. Tout est là, de la vieille radio à la robe chinoise de Madame et la machine à écire de Monsieur (une Underwood, bien sûr!) en passant par le service... à thé. La présentation prend du coup un côté non seulement commémoratif, mais ethnographique. Seuls les gens âgés se souviendront d'avoir vécu (de manière sans doute plus modeste) dans un tel décor de meubles de style. Le Louis XV et le Louis XVI sont ici revus par le goût des débuts du XXe siècle.

Des objets tirés des réserves 

«Nous ne pouvions bien entendu pas faire l'impasse sur les collections», poursuit Monique Crick. Pas question, bien sûr, de dégarnir les salles permanentes. «La plupart des objets présentés sortent de nos réserves. Beaucoup d'entre eux n'avaient jamais été montrés au public.» Certains d'entre eux ont dû passer chez le restaurateur, histoire de se refaire une beauté. «Nous sommes surpris de leur qualité. Parmi les cloisonnés chinois que nous proposons dans une vitrine, il y a des pièces rares des XIVe et XVe siècles.» 

De caractère sentimental, la présentation doit beaucoup de son charme à Nicole Gérard. La décoratrice en titre du Baur s'est fait plaisir, tout en ravissant les autres. «Elle a même fait reconstituer une cheminée, afin de donner davantage de vie à l'évocation du «salon de compagnie» de Baur.» Pourquoi de compagnie? Très simple. Le couple, qui recevait beaucoup, possédait un salon plus officiel. On peut y imaginer Eugénie Baur dans le même genre de robe du soir que sur son portrait par Aimée Rapin, une femme peintre alors à la mode, suspendu en haut de l'escalier.

Un livre de luxe

La manifestation s'accompagne d'un livre particulièrement luxueux. «Nous avons soigné son impression, qui joue sur le mat et brillant.» Tout a un prix. Celui-ci est élevé. Précisons qu'il existe en plus une version de luxe, ou plutôt «de prestige» de ce livre. «Il se voit alors proposé dans un coffret de laque, réalisé en Italie.»

Pratique 

«Alfred Baur, Pionnier et collectionneur», Collections Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 28 juin. Tél. 02 704 32 82, site www.fondation-baur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Collections Baur): Alfred Baur (1865-1951) L'homme avait fondé sa société A.BAur & Co. Ltd à Colombo en 1897.

Prochaine chronique le lundi 30 mars. Et comment c'était, au juste la TEFAF de Maastricht, autoproclamée la plus grande foire d'art du monde?

 

 

 

 

 

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