Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les Cinémas du Grütli se penchent sur Mikio Naruse

Ils se sont aimés dans un Vietnam occupé par les Japonais. L'homme lui a alors promis de l'épouser, après avoir rompu son premier mariage. Tous deux se retrouvent en 1946 dans un Tokyo dévasté par les bombes. Elle s'accroche à lui, qui n'a pas le courage de vraiment divorcer. Leur couple se délite et se reforme pendant des années, tandis qu'elle touche matériellement le fond. Ils sont devenus des «nuages flottants». 

«Nuages flottants» (1955) reste sans doute le film le plus célèbre de Mikio Naruse, qui signe là une oeuvre sans grands cris, ni torrents de larmes. Les protagonistes sont écrasés par ce qu'ils pensent être leur destin. Elle semble juste un peu forte que lui, mais la lâcheté masculine constitue un thème récurrent chez le cinéaste. Un réalisateur que le Genevois peuvent redécouvrir aux Cinémas du Grütli. Quand l'institution s'appelait encore le Centre d'Animation Cinématographique (CAC), elle avait en effet repris, il y a une trentaine d'années, la rétrospective Naruse du festival de Locarno.

Le quatrième "grand"

Pour ce cycle, qui dure du 28 octobre au 18 novembre, les Cinémas du Grütli parlent du cinéaste comme du «quatrième grand» de l'écran japonais avec Kurosawa, Mizoguchi et Ozu. C'est à la fois vrai et faux. Il serait toujours possible d'ajouter à la bande une quatrième, voire un cinquième acteur du même niveau. Kinugasa, dont Paris vient de ressortir «La porte de l'enfer», a de très grandes réussites à son actif, et ce dès le muet. Et il ne faut pas oublier Kinoshita, dont une grande partie de la filmographie reste à découvrir en Occident. 

Né en 1905, Naruse a commencé sa carrière comme accessoiriste à la Shochiku. Il ne faut pas oublier que le cinéma japonais a toujours connu le même système de studios que Hollywood. Encore active, la Nikkatsu est ainsi née en 1912, la même année que l'Universal ou la Paramount. Tournés entre 1941 et 1964, les 19 films sélectionnés par les Cinémas du Grütli, sont dans leur immense majorité des produits Toho. La chose explique en partie que, souvent photograpiés par Masao Tamaï, ils soient interprétés par les mêmes acteurs sous contrat. Hideko Takamine, la vedette fétiche de Naruse, a joué dans près de vingt de ses longs-métrages, avec une conséquence inattendue. Ceux qui verront l'intégralité de la rétrospective auront l'impression de voir les épisodes d'un seul feuilleton.

Les problèmes des petites gens 

Il faut aussi dire que, contrairement à Kurosawa ou à Kinugasa, qui ont donné dans tous les styles, Naruse s'est cantonné à un seul. Il illustre en noir et blanc la vie et les problèmes des petites gens. Les Japonais appellent ce genre le «shomin-geki». Il n'y a chez lui ni samouraïs, ni costumes somptueux, ni yakuzas sanguinaires. Peu d'humour non plus. On oublie trop souvent qu'Ozu constitue un auteur de comédies, un peu mélancoliques il est vrai. On rit énormément en voyant «Bonjour» de ce maître à tort réputé austère, qui vient de ressortir avec succès en France. 

L'action des scénarios de Naruse n'offre en revanche rien de bien joyeux. Elle tourne en général autour d'un personnage féminin. Par goût et par opportunisme. Dans les années 1950-1965, qui ont connu l'apothéose de la carrière du metteur-en-scène, il y avait davantage de spectatrices que de spectateurs. Ces femmes pouvaient s'identifier à des battantes, que le monde environnant, trop rigide, transformait souvent en perdantes. C'est le cas pour l'hôtesse de bar de «Quans une femme monte l'escalier» (1961), l'un des chefs-d'oeuvre de l'artiste. Aucune force ne pourra éviter sa chute. Mais il en allait déjà ainsi avec «Le repas» en 1951, dont la star était pour une fois Setsuko Hara. Une trentenaire pourtant dynamique ne peut pas se défaire au Japon de sa condition de femme mariée. Sa famille la remettra dans le «droit chemin».

Beaucoup de découvertes possibles 

Naruse a signé son dernier titre en 1967. C'était le 89e, mais les choses allaient vite du temps du muet, qui a duré dans l'archipel jusqu'en 1935 (soit six ans de plus qu'ailleurs). Discret, secret, timide selon ses collaborateurs et interprètes, l'homme a survécu deux ans à son exil des studios, balayés par l'ouragan télévisuel. 1969, c'est loin et pourtant proche. Il reste apparememnt encore beaucoup à découvrir de sa production, le plus ancien de ses films conservés remontant à 1931.

Pratique 

«Naruse», Cinémas du Grütli, 10, rue du Général-Dufour, Genève, du 28 octobre au 18 novembre. Dix-neuf films, programmés en général deux fois. Tél. 022 320 78 78, site  www.cinemas-du-grutli.ch Photo (DR): Mikio Naruse dans les années 1950.

Prochaine chronique le vendredi 30 octobre. Le Victoria & albert Museum fait un tabac à Londres avec "Shoes, Plaisure and Pain". On nage là en plein fétichisme.

 

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