Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les Cinémas du Grütli se penchent sur Bette Davis, l'insoumise

Crédits: DR/20th Century Fox, 1950

Certaines vedettes de l'écran ont incarné la star. Bette Davis était l'actrice, au sens le plus théâtral du terme. Le rôle de Margo Channing dans «All about Eve» (1950) de Joseph L. Mankiewicz a parachevé le personnage. Un paradoxe. Bette, à qui les Cinémas du Grütli rendent un hommage mérité à partir du 20 juin, n'a en fait jamais brillé sur scène. Ses débuts (pourtant sous la direction de George Cukor!) y restèrent obscurs à la fin des années 1920. Toutes ses tentatives ultérieures de briller sur les planches se soldèrent par un échec. 

Née en 1908, Bette (un prénom créé en hommage à Balzac) était faite pour l'écran. Il lui manquait au départ le physique. Après sa première prestation chez Universal, en 1931, le producteur Carl Laemmle se déclara terrifié par son apparence. Il refusa de renouveler son contrat. La Warner Bros, chez qui Bette devait faire l'essentiel de sa carrière, commença par en faire à tout hasard une blonde. Une de plus! La maison, dont les vraies stars étaient masculines, mit en effet longtemps à admettre le tempérament fort de celle dont elle ne savait que faire. Durant ses quatre premières années à la WB, Bette joua dans 25 films en tous genres. Autant dire n'importe quoi.

Le sens de la révolte 

Mais Bette avait un sens de la révolte, qui allait plus tard faire partie des ses rôles. Lassée, elle intenta en 1936 un procès aux frères Warner afin de se voir dégagée de son contrat. Elle le perdit, mais gagna leur respect. Une estime conflictuelle. En 1935, elle cloua néanmoins le bec aux Warner avec un premier Oscar. Deux ans plus tard, elle avait atteint le statut de vedette avec des long-métrages parfois lourdingue comme «Marked Women» (1), qui fait partie des quinze titres retenus par le Grütli. Elle y joue face à Humphrey Bogart. Il la croisa souvent à ses débuts, tout aussi laborieux, chez les WB. En 1939, Bette pouvait enfin se considérer comme une star, alors que «Jezebel» lui valait une seconde statuette. C'était au départ un cadeau empoisonné. Il s'agissait de vite créer un sous-produit d'«Autant en emporte le vent» avant que l'original sorte en salles. 

Les années 1940 marquent l'apothéose de Bette, qui se bat sans relâche pour imposer ses conceptions. Elle paraît avant tout dans des mélodrames, qui passionnent le public de l'après-midi. L'actrice apprend aux femmes de l'Amérique en guerre comment se battre. Comment résister. Comment l'emporter. Oh pas toujours... Il y a parfois chez le personnage un brin surjoué par Bette un excès, une «hybris» qui le condamne à mal finir. Dans «La lettre» (1940), la protagoniste a tué. Dans «Les petits renards», elle a laissé mourir son mari en le privant de son médicament. Dans «A Stolen Life» (1946), la fausse gentille a pris la place de sa jumelle morte accidentellement.

Contrat rompu 

Je cite ici des titres qui seront à voir au Grütli, dont les choix me semblent parfois étranges. Beaucoup de films rares («The Bride Came C.O.D.» 1941, «All This and Heaven Too», 1942...) et bien des manques. Vous me direz qu'il fallait choisir sur 122 titres (2). N'empêche qu'il me semble difficile de faire sans les iconiques «Now Voyager» (1942) ou «Mr Skeffington» (1944). Deux films presque symétriques. Victime dans l'un. Bourreau dans l'autre. Bette aimait à créer ainsi l'inattendu. Dans «Old Acquintance» (également absent au Grütli) de 1943, elle avait permuté son rôle avec celui de Myriam Hopkins en demandant à jouer la sage et la raisonnable. 

La trajectoire de Bette à la Warner se termine par «Beyond the Forest» en 1949. Le tournage de ce film magnifique se passe mal. Bette demande sa liberté, même si ses 12 285 dollars hebdomadaires en font la femme la mieux payée d'Amérique. Elle veut jouer en «free-lance». Tout commence merveilleusement avec «All About Eve» en 1950. Un scénario qui n'a pourtant pas été écrit pour elle. Puis les choses se gâtent assez vite. A 42 ans, Bette en fait largement dix de plus. Or Hollywood déteste les dames mûres. Le temps des femmes fortes semble également passé sur les écrans, même si Joan Crawford, Susan Hayward et surtout Barbara Stanwyck donnent encore l'image même de l'indépendance (parfois financière) et de la force de caractère. Les Américaines sont rentrées chez elles après la guerre et elles regardent désormais la télévision.

Retour dans les années 60

Bette tourne donc peu pendant une dizaine d'années. Puis, comme toutes les vraies stars, elle refait surface. Robert Aldrich lui propose de devenir en 1961 la sœur ennemie de Joan Crawford dans «What Ever Happened to Baby Jane?». Un exercice d'autant plus facile que les deux femmes se haïssent pour de bon. C'est un triomphe commercial suivi de rôles plus ou moins horrifiques, comme «Hush Hush Sweet Charlotte» (1964). Avec des périodes de chômage. Bette Davis reste l'unique grand nom à avoir inséré dans un journal une annonce sollicitant du travail. «Actrice, solide expérience, moins mauvais caractère qu'on le prétend...» 

Il y a aussi de bonnes choses très tard. Le goût des critiques américains n'est pas le nôtre. Ils regardent ainsi de haut (et non pas de près) «Il Scopone Scientifico» ou «L'argent de la vieille». Luigi Comencini fait en 1972 (Bette n'a alors que 64 ans!) un chef-d’œuvre de cette fable sur le capitalisme. Puis vient la maladie. Bette, qui fume 100 cigarettes par jour, fait un cancer. Elle subit surtout quatre AVC, qui laissent son visage en partie paralysé. Elle devient squelettique, ne pouvant plus rien porter. Mais la tête, avec ce qu'elle suppose de pugnacité, reste bien là. Bette s'éteint à 81 ans en 1989. Elle a choisi Paris, où elle aime bien vivre. Une fin maîtrisée, comme celle qu'elle avait jouée en 1939 dans «Dark Victory». Le film lui avait valu un triomphe public, alors que les Warner détestaient le scénario. «Mais qui a envie de voir une fille mourir après être devenue aveugle?»

(1) Je n'ai pas cité les metteurs en scène, très professionnels. Il s'agit cependant avant tout de produits Warner. (2) Le Grütli m'a répondu, depuis la parution de cet article, que certaines copies demeuraient introuvables. Certains droits se révèlent aussi prohibitifs.

 

Pratique

«Bette Davis, L'insoumise», Cinémas du Grütli, 16, rue du Général-Dufour, Genève, du 20 juin au 10 juillet. Tél. 022 310 78 78, site avec programme et horaire détaillés www.cinemas-du-grutli.ch 

Photo (DR/20 Century Fox): Bette Davis dans «All About Eve», que Mankiewicz avait au départ écrit pour Claudette Colbert.

Prochaine chronique le mercredi 20 juin. La Fondazione Peggy Guggenheim de Venise montre Josef Albers. Et c'est très bien.

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