Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les Cinémas du Grütli rendent hommage à Dino Risi pour ses 100 ans

Crédits: DR

Né le 23 décembre 1916, il aurait eu cent ans c'est année. C'est vieux cent ans... Dino Risi nous a donc quitté en 2008, six ans après avoir réalisé son dernier téléfilm, bien oublié. Il faut dire que sa filmographie se révèle impressionnante. L'Italien a donné soixante et un longs-métrages entre 1952 et 2002, dont il n'a parfois assumé que quelques sketches. Le cinéma transalpins des années 1960 et 1970 adorait additionner les petites histoires, souvent méchantes. Après «Les monstres», il y a ainsi eu «Les nouveaux monstres» avant que ne déboulent en 1982 «Les derniers monstres». Il faut dire que jusque là étonnamment vivace, la comédie à l'italienne commençait à s'étioler. 

Les Cinémas du Grütli rendent depuis ce mercredi 21 décembre leur hommage à Dino Risi. Un homme que les hasards de la vie avaient lié à Genève. Ex-psy, Risi était entré dans de le 7e art en 1940. Le cinéma fasciste vivait ses derniers moments, avec une préférence marquée pour les drames en costumes. Risi avait assisté Mario Soldati pour le superbe «Piccolo Mondo antico» en 1942, l'année où la production atteignait son volume maximal. La Roche Tarpéienne est proche du Capitole, surtout à Rome. L'écroulement du régime a amené le débutant à fuir. Il se retrouva étudiant à Genève, où Giorgio Strehler faisait en même temps ses débuts de metteur en scène à la Comédie. Dino rentrera au pays natal avec une fiancée helvétique, qu'il épousera du reste. Il raconte tout cela très bien dans «Mes monstres» (décidément...), ses mémoires pétaradants, dont la traduction française a paru en 2014.

Des débuts modestes 

L'après-guerre est l'histoire d'une lente reconstruction cinématographique. La comédie italienne n'est pas née d'un coup. Genre considéré comme mineur par rapport aux productions tonitruantes d'un Visconti ou d'un Fellini, il est longtemps resté voué aux budgets légers et aux tournages rapides. Il s'agissait de faire rire. Après avoir tourné de très nombreux courts-métrages (à découvrir), Risi a donc longtemps fait ses gammes avec des acteurs promis à un bel avenir, d'Alberto Sordi à Nino Manfredi en passant par Vittorio Gassman. Dans cette production torrentielle, qui nous est arrivée dans le désordre (quelques titres sont ainsi sortis en première vision française cet été 2016 à Paris), il y a fatalement du bon et du moins bon. Si «Le signe de Vénus» (1953) avec Sophia Loren est un beau film, déjà doux-amer, que penser ainsi de «Venise, la lune et toi», alias «Les deux gondoliers» (1958)? 

Les années 1960 ont constitué pour Risi, comme pour Mario Monicelli ou Luigi Comencini, deux cinéastes à la personnalité cependant plus forte, un temps d'affirmation. La comédie pouvait désormais dénoncer les travers sociaux, puis politiques, d'un pays livré au capitalisme sauvage. Non retenu par les Cinémas du Grütli hélas, «Il Boom» voyait Alberto Sordi, entrepreneur en faillite, sacrifier l'un de ses yeux pour remonter ses affaires. Les Genevois verront cependant «Une vie difficile» (1961), où le même Sordi subit toutes les humiliations possibles dans une après-guerre qui n'a pas rempli ses promesses sociales. L'humour peut en effet se permettre de devenir très noir, ce qui reste impossible en France où le cinéma italien n'est d'ailleurs presque pas distribué à l'époque. Avec «La marche sur Rome» (1962), il s'agit d'amuser avec la prise du pouvoir par les fascistes en 1922...

Artiste ou artisan? 

C'est «Parfum de femme» (1975), avec un Vittorio Gassman en aveugle méchant, qui a fait connaître Risi sur le plan international. Un triomphe au Festival de Cannes. Ce n'est pas son chef-d’œuvre, comme on l'a souvent affirmé. Mais il s'agit d'un film ambitieux. Or, ce qui a souvent manqué à son auteur, c'est cette forme d'affirmation. Risi, qui restait un homme modeste (l'interviewer était un plaisir), n'avait pas de prétention d'auteur. Il se voyait plutôt comme un bon artisan, ce qui lui faisait parfois accepter des besognes assez indignes (1), qu'il voyait comme des farces. Celles-ci finiront du reste par l'engloutir, surtout quand le réalisateur devra se replier sur la TV, après la débâcle du 7e art italien au milieu des années 1980. 

Beaucoup de titres sont à retenir sur la douzaine proposée par les Cinémas du Grütli. Dans une rétrospective dont le mérite est de couvrir toute une carrière, il y a ainsi des œuvres célèbres comme «Le fanfaron» de 1961, parabole sur le déséquilibre engendré par le miracle économique, ou «La carrière d'une femme de chambre». Risi s'y souvient en 1975 de ses expériences de Cinecittà à l'époque du Duce. Mais il y a aussi des découvertes à faire. Qui peut se targuer d'avoir vu «Le veuf» (1959) avec Alberto Sordi, ou a fortiori «Giovedi» (1963), dont la vedette est le très oublié Walter Chiari? Presque personne. Au moins, avec «Pain, amour, ainsi soit-il» (1955) il y a Sophia Loren dans ses décolletés en couleurs de 1955. Avec eux, on a affaire à une valeur sûre. 

(1) Le point le plus bas semble néanmoins atteint avec des drames traités par dessous la jambe comme «La chambre de l'évêque» ou «Ames perdues».

Pratique 

«Dino Risi, L'ironie de l'histoire», Cinéma du Grütli, 16, rue du Général-Dufour, Genève, du 21 décembre au 10 janvier 2017. Tél. 022 320 78 78, site www.cinemas-du-grutli.ch A consulter pour la programmation.

Photo (DR): Alberto Sordi dans "Une vie difficile", tourné en 1961.

Prochaine chronique le jeudi 22 décembre. Un gros livre raconte l'histoire commune de la photo et du métro parisien.

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