Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les Cinéma du Grütli vont accueillir le "japonissime" Ozu

Crédits: DR

C'est un événement. Mais un événement sans fla-flas. Il n'y a rien de plus discret que les œuvres de Yasujiro Ozu (1903-1963), souvent qualifié de «plus japonais des cinéastes». Si ses premières réalisations, tournées en muet à moins de trente ans, contiennent encore des effets de caméra et de mise en scène, ceux-ci disparaissent par la suite. Posé à ras du sol sur le tatami, l'appareil de prises de vue cesse presque de bouger. Les plans ne s'en révèlent pas moins très longs. D'où un énorme travail sur les acteurs. Toujours les mêmes, du reste. L'habitué d'Ozu a ainsi l'impression d'assister en rétrospective à la projection d'un seul et interminable film. Certaines scènes me restent ainsi en mémoire après des décennies, sans que je puisse dire de quels titres elles sont issues. Il faut dire que l'homme brouille volontiers les pistes. Comment distinguer dans la mémoire «Printemps précoce» de «Printemps tardif» ou «Eté précoce» de «Fin d'automne»? 

Connu, puis célèbre chez nous depuis les années 1970 (au point que son «Voyage à Tokyo» y a été transformé en pièce de théâtre), Yasujiro Ozu est longtemps resté cantonné à son pays d'origine. La Shochiku, qui l'avait sous contrat, n'a pas entrepris dans les années 1950, comme la jeune Daiei, sa campagne de promotion dans les festivals occidentaux. Une promotion qui avait fait éclater les noms d'Akira Kurosawa ou de Kenji Mizoguchi. Cette très ancienne firme, entrée dans le 7e art dès 1895 et produisant elle-même cent titres par an à partir de 1920, visait une audience nationale que n'avait pas encore lobotomisé la télévision. Le public allait voir en famille des comédies un peu tristes, ou alors des drames traversés de notes gaies. Il s'y retrouvait pleinement. Joués en costumes modernes, les films d'Ozu reflètent la vie des petites gens (si vous voulez produire votre effet, dites «shomin geki»). Un genre en soi, qu'illustrait également à la Shochiku Mikio Naruse (1905-1969), découvert en Europe dans les années 1980.

Vingt films prévus 

Les Cinémas du Grütli proposeront dès le mercredi 24 octobre des films d'Ozu. Pas l'habituelle demi-douzaine habituelle, avec comme bouquet final «Le goût du saké» de 1962, tourné quelques mois à peine avant le décès du réalisateur. Il n'y aura cette fois pas moins de vingt longs-métrages (sur cinquante quatre), dont des raretés. Le panorama pourra ainsi aller de 1931 à 1962, avec l'interruption forcée de la guerre contre la Chine, puis mondiale. Mobilisé en 1937, Ozu ne pourra guère travailler jusqu'à son retour d'internement à Singapour en 1947. Il y aura juste entre le fameux «Il était un père» de 1942. Un de ses nombreux récits mettant en présence (et parfois en conflit) deux générations. Il s'agit d'une de ses réalisations les plus personnelles. Fils d'un grossiste en engrais, Ozu avait été privé de ce dernier, sa mère étant partie pour une autre ville quand il avait douze ans. Une mère très présente. De 1936 à 1961, Ozu vivra en symbiose avec elle. 

Les débuts d'Ozu ont été faciles et légers. Ce sont des comédies, souvent très drôles. Muettes. Le cinéma nippon a certes connu son premier parlant en 1931, mais les bonimenteurs (dites «benji») n'ont pas voulu lâcher prise. Ozu ne passera au sonore qu'en 1936, l'année d'«Un fils unique». Il est déjà attaché au scénariste Kogo Noda depuis 1931. Noda écrira encore «Le goût du saké» trente ans plus tard. On raconte que dans des séances très alcoolisées les deux hommes commençaient par évoquer leurs vieux projets communs. D'où les jeux de ressemblance, qu'accentue la présence constante depuis 1932 du comédien Chishû Ryû, que les spectateurs verront vieillir au fil des ans. Après la guerre, Chishû se retrouvera en tandem avec Setsuko Hara. Une actrice d'une prodigieuse intensité, qui mettre fin à sa carrière juste après la mort d'Ozu. Mais une vedette moins exclusive, qu'on verra sous la direction d'autres metteurs en scène, dont Mikio Naruse.

Conflits de génération 

A partir de 1947, la thématique se cristallise. Le Japon vaincu est occupé. Le pays s'américanise. La famille traditionnelle se fissure, puis menace d'éclater. La réussite professionnelle et financière prend le dessus. Tout un Japon traditionnel s'éloigne, puis s'en va. C'est le drame du «Voyage à Tokyo» en 1953. Les parents viennent de leur campagne admirer la réussite de leurs enfants dans la capitale. Mais ils n'ont plus leur place auprès d'eux. Il leur faut repartir déconfits, et surtout déçus. Seule leur bru, veuve de guerre (c'est bien sûr Setsuko Hara) qui ne leur doit rien, aura manifesté sa gentillesse et sa compréhension. Il s'agit là, comme avec «Crépuscule à Tokyo» de 1957 d'un des rares films noirs d'Ozu, qui préfère les demi-teintes. A la fin d'une comédie dont je reste incapable de donner le titre, il y a ainsi une partie de campagne familiale. Tout est bien qui finit bien, après de menues péripéties. Seule la mère reste triste. «Je pense que c'est la dernière fois que nous sommes tous ensemble.» 

Cela suffit-il à faire de cet univers tout en nuances, où il n'arrive rien d'exceptionnel, voire rien du tout, un cinéma de la transcendance? On l'a longtemps cru en Occident. Quand paraît à Genève en 1980 aux Lettres du Blanc l'ouvrage de Donald Richie, celui-ci voit en Ozu le troisième homme d'une triade l'unissant à Carl Dreyer et à Robert Bresson. C'est un peu juste, et donc assez faux. Il n'y a ici aucune simplicité trop ouvertement affichée. Trop spectaculaire, si j'ose dire. En s'épanchant dans son style habituel, Gilles Deleuze n'a pas arrangé les choses. Avec lui, Ozu devenait «opsignes» et «sonssignes». De quoi rebuter le plus endurant des cinéphiles.

Un homme de la narration

La notion de plaisir se révèle pourtant vive chez Ozu, qui est un observateur doublé d'un conteur. Entre deux plans à ras du tatami (la caméra montera quand les Japonais préféreront les sièges occidentaux), et deux incises en forme de natures mortes ponctuées d'une musiquette plutôt roborative, c'est une histoire faussement banale que le Japonais nous raconte. Pour nous instruire, mais aussi nous divertir. «Bonjour» de 1959 se révèle ainsi très drôle, dans le genre trivial. Avec cette histoire de deux enfants avalant de la poussière de pierre ponce pour mieux péter, on reste tout même loin de Dreyer et de Bresson. La grâce, ce sera pour une autre fois.

Pratique

«Ozu», Cinémas du Grütli, 16, rue du Général-Dufour, Genève, du 24 octobre au 16 novembre. Tél. 022 320 78 78, site www.cinemas-du-grutli.ch Programme détaillé sur ledit site.

Photo (DR): Setsuko Hara et Chishû Ryû dans "Le voyage à Tokyo".

Prochaine chronique le mardi 23 octobre. Certains musées accueillent des dépôts. D'autres pas. Pourquoi?

 

 

 

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."