Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les Bains ont connu leur "Nuit" de printemps. Plutôt réussie

Crédits: Galerie Laurence Bernard

Soirée dehors. Ce n'est pas un «spécial terrasses», comme nous les infligent les hebdomadaires quand ils n'ont plus rien à dire, mais il y a de cela. Un événement aussi social que «La Nuit des Bains» pourrait se passer des œuvres exposées. Il s'agit de se voir, de se parler et de se promener une bouteille de bière à la main. Dans le fond, ce n'est pas plus mal. Si la terre devrait appartenir à ceux qui la cultivent, les gens cultivés ont le droit de ne pas se bousculer en galerie. 

Ils l'ont d'autant plus qu'il s'agit en moyenne d'une bonne édition. Pour cette première vraie «Nuit» de 2016, après le galop d'essai de janvier, les galeristes ont fait des efforts de renouvellement et de mise en scène. Certains du moins. Un peu découragé, Patrick Cramer a renoncé aux expositions au profit d'accrochages avec des œuvres graphiques de ses artistes, pour la plupart des classiques, d'Henry Moore à Miró. Le Centre d'édition contemporaine, qui a des voix comme Jeanne d'Arc, maintient son «Artist's Voices».

Les Allemands d'Art & Public 

Que faut-il donc aller voir? Hors Association, puisque que le lieu n'en fait plus partie, Art & Public et en premier. Pierre Huber y présente quelques pièces allemandes. Rien que des poids lourds. Un Gerhard Richter abstrait très coloré. Un grand Penck alignant des signes noirs, évoquant une écriture inconnue. Ma pièce préférée ici, sans doute. Un immense Albert Oehlen. Un Günther Förg. Un petit Imi Knoebel. Bref, quelque chose de très muséal, pour institution puissamment dotée s'entend. Le tout remarquablement présenté si l'on pense à la taille de la galerie, en fait minuscule. 

Dans le genre historique aussi, Mezzanin se penche sur l'actionnisme viennois. Cela peut sembler logique si l'on pense que l'ancien fief de Marie-Claude Stobart a passé dans des mains autrichiennes. Des mains sanglantes, cette fois. On a rarement été aussi loin le crapoteux qu'à Vienne vers 1970. Une réaction violente contre un pays embourgeoisé, récusant son passé nazi. Tout cela semble lointain, même si un Hermann Nitsch produit toujours. Il y a là des toiles très fortes, finalement proche du mouvement Gutaï japonais de la même époque. Notons cependant que Mezzanin reste «soft». On a pensé aux enfants passant devant les vitrines!

Les dessins de Fabien Mérelle 

Pour le plus actuel, il y a bien sûr des choses que je n'aime pas. Cela fait partie des règles du jeu. Le rapport avec l'art n'a pas à se montrer cérébral. Chez Ceysson, je ne me sens ainsi guère proche des toiles où l'Américaine Lauren Luloff trace ses motifs en décolorant des tissus. Je veux bien qu'il y ait un lien avec Support-Surface, le mouvement phare de la galerie, mais j'éprouve de la peine à adhérer. Idem pour Jonathan Monk, que propose Blondeau. Du jus de crâne sur une hypothétique Porsche ayant appartenu au pop-artiste britannique Richard Hamilton. Très loin de mes préoccupations. 

Alors que retenir de neuf? Fabien Mérelle chez Art Bärtschi & Cie, pour commencer. De tout petits dessins au crayon, à l'encre ou à l'aquarelle. Un monument du minuscule, avec une méticulosité presque inquiétante. Il faut dire qu'il s'agit, poussée jusqu'au fantastique, d'une histoire de la famille. Celle de l'artiste français, que la galerie a déjà montré et qui semble en progrès constants. Je vous proposerai bientôt le grand entretien (j'écris toujours trop long) avec l'artiste.

Les Frères Chapuisat en petit

Les Frères Chapuisat, eux, sont de retour chez Laurence Bernard. Une vraie exposition, et non plus une installation éphémère et complexe. Le bois domine, bien sûr. "In Wood We Trust" dit d'ailleurs l'une des pièces exposées. Ce retour à la normale séduit beaucoup Gregory Chapuisat, qui rêve maintenant d'un atelier. Il compense aussi une petite déception. La grande manifestation de La Villette, à Paris, n'est certes pas annulée, mais repoussée à 2017. Voilà qui donne le temps de se lancer entre-temps dans d'autres directions. 

Xippas a invité Stéphane Dafflon dans son nouvel espace sur la rue des Bains. Le Fribourgeois en a profité pour investir les murs avec des triangles blancs, liserés de couleurs. Il s'agit en réalité d'un jeu de torsions aboutissant à un reversement. La colonne centrale aussi est peinte. Cette installation se voit appelée à se décomposer. Chaque acheteur repartira avec un élément de l'oeuvre. C'est à la fois pictural et conceptuel. Mais après tout, Monet faisait bien la même chose, en plus sensuel bien sûr, avec ses séries des"Peupliers" ou des "Nymphéas". J'y reviendrai aussi en compagnie de l'artiste (Dafflon, mais Monet!).

Le retour de Bulatov

Je terminerai ma tournée avec Erik Bulatov, de retour chez Skopia. Aujourd'hui octogénaire, le Russe a longtemps incarné pour les Occidentaux la peinture dissidente soviétique avec Ilya Kabakov. L'homme semble proposer une collective à lui tout seul, tant les pièces se ressemblent peu entre elles. Il y a les fameuses écritures avec effets de perspective, la figuration classique, du dessin évanescent tracé sur toile, des vues de Paris... Une attitude très mal vue en art contemporain, où la clientèle aime ce qui est formaté, et donc facilement reconnaissable. 

J'en ai terminé. J'ajouterai juste, en professionnel du ragot, qu'une importante galerie des Bains quittera sans doute bientôt Genève. Je ne vous dirai pas laquelle. J'ai promis. En plus, il faut savoir prolonger le suspense.

Pratique

www.quartierdesbains.ch

Photo (Galerie Laurence Bernard): Un cerveau de néons imaginé par les Frères Chapuisat. 

Prochaine chronique le samedi 19 mai. Le Château de Prangins expose Brun de Versoix, mort en 1815.

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