Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les Bains comme si vous y étiez. Mon libre choix pour l'automne

Crédits: Angelika Markul

C'était une bonne soirée. Je ne parle pas de la «Nuit des Bains» d'hier en termes climatiques. Je veux juste dire que cette édition automnale s'est révélée supérieure à la moyenne, avec quelques accrochages forts, dédiés à des créateurs souvent peu vus ou peu connus. Une anti foire d'art en quelque sorte, où chaque stand table sur un seul audimat: le tiroir-caisse. Il fallait oser remettre en évidence le Genevois Pierre-André Ferrand, comme le fait après bien des années Pierre-Henri Jaccaud chez Skopia. Montrer une plasticienne aussi ardue et déprimante (même pour une Polonaise) qu'Angelika Markul exigeait un certain toupet de la part de Laurence Bernard. Cela prouve au moins qu'il existe ici des galeristes capables de maintenir une ligne. Biscuit sec pour Jaccaud. Pain dur pour Laurence. On a de la peine à croire qu'il s'agisse dans les deux cas de personnes avenantes dans la vie de tous les jours. 

Plutôt que de vous infliger un long article un peu désordonné, j'ai décidé de vous proposer un choix de cinq expositions. Choix arbitraire, puisqu'il a dépendu de mon libre arbitre. J'en ai exclus deux manifestations hors Association, sur lesquelles je reviendrai. Pierre Huber s'est fait plaisir, chez Art & Public, en réunissant une poignée d’œuvres un peu agressives sous le titre d'«Insolite». Joseph Farine, lui, fête les 35 ans d'Andata Ritorno. Une éternité pour une galerie actuelle. Il a décidé de le faire en compagnie de Bill Culbert. Je ne vous raconterai pas non plus la performance de Sophie Calle, que je n'ai pas vue, dans le cadre parallèle du vernissage de l'exposition collective «Open End». La photographe française était au cimetière des Rois. Voilà qui devait être d'un ennui mortel. Sur ce, c'est parti! 

Philippe Favier
chez Art Bärtschi & Cie
C'est une longue histoire. L'artiste stéphanois est sans doute celui qui aura présenté le plus souvent été chez Guy Bärtschi avec Jan Fabre. Malicieux, Favier est cette fois parti d'un tableau de Picabia conservé dans sa ville, «Le Fiancé». Picabia l'a mené aux machines, parfois célibataires, des années 1920 et à la mariée de Marcel Duchamp. Ajoutez au mélange les apports littéraires de James Joyce et d'Ezra Pound et vous aurez un cocktail à la fois fantaisiste et respectueux, d'où l'érotisme n'est jamais absent. Il y a là des dentelles noires trouvées aux Puces comme des descriptions héraldiques. La maison de lingerie Caline de Valence, ville près de laquelle vit Philippe Favier, peut ainsi rejoindre la grande aventure de l'art moderne. (www.bartschi.ch

Antonio Saura
chez Patrick Cramer
Il a passé l'été à la Fondation Jan Michalski de Montricher. Le revoici à Genève, cité avec laquelle il a entretenu des liens très forts (sa fondation se trouve du reste à Meinier). Mort en 1998, l'Espagnol est présent dans la galerie biscornue de Patrick Cramer avec un certain nombre de «Dames». Toutes font résolument partie de son univers austère, où la couleur vive reste absente. Ce sont des femmes en gris, marron et noir. Il y en a de toutes tailles, parfois regroupées par couples dans le même cadre. L'accrochage propose également deux toiles assez spectaculaires de celui qui devient, lentement, un classique de l'art moderne, au même titre que ses compatriotes Antoni Tàpies ou Eduardo Chillida. (www.cramer.ch

Miriam Cahn
chez Blondeau & Cie
Contrairement à Silvia Bächli, Miriam Cahn garde une certaine peine à franchie la Sarine. Exposée en grande pompe au Kunsthaus d'Aarau en 2015, la Bâloise se retrouve étrangement, à 67 ans, chez Marc Blondeau qu'on pensait plus intéressé par les gloires internationales. Elle a droit à deux étages. Le sous-sol regroupe de manière aérée ses toiles, à la sexualité souvent agressive. Seins lourds et pendants. Sexes largement ouverts. Couleurs baveuses. Le second contient ses dessins, proposés en rafales. Il y a là du crayon comme du fusain, le second mode d'expression lui convenant nettement mieux. L'art de Miriam ne peut susciter que l'adhésion du spectateur ou son rejet. Il ne supporte pas la tiédeur. (www.blondeau.ch)

Takis
chez Xippas
L'an dernier, le Palais de Tokyo offrait au Grec une superbe rétrospective pour ses 90 ans. Un hommage que l'on aurait bien aimé au Centre Pompidou, qui l'a un peu oublié depuis les célébrations des années 1980. Trois thèmes traversent la créations de Takis. Il y a d'abord les «Signaux», perchés sur des tiges. Xippas en montre aujourd'hui 25, réalisés entre 1968 et 1982. C'est le petit modèle. Environ 60 centimètres. Il y a ensuite les «Magnetic Walls», avec des rubans métalliques posées sur des monochromes noirs, blancs, rouges ou jaunes. Il s'en trouve un certain nombre d'exemplaires récents aux murs. Takis continue à produire. Il fallait enfin un «Musical», qui produit des sons un brin énervants de manière aléatoire. Il est là! (www.xippas.com

Angelika Markul
chez Laurence Bernard
Ce sont des «excavations du futur», autrement dit des fouilles archéologiques d'un temps restant à venir. L'artiste occupe deux salles, plus ou moins conçues comme des installations. Après avoir vu les œuvres à travers un filtre jaune posé sur les vitres, le visiteur se retrouve dans un monde inquiétant. Il s'y trouve d'autres vitrines, où reposent des choses. Fragmentaires comme le veut le petit jeu des archéologues, qui doivent faire parler fragments et débris informes. Un pied. Un organe. Un amas de tissus noircis. On ne peut pas dire que l'ensemble, éclairé par quelques ronds de néon, soit spécialement gai. Il suinte la mort. Il exsude la décomposition. Laurence Bernard montre ce qui lui parle sans trop se soucier de débouchés commerciaux. (www.btwgallery.com

Voilà pour aujourd'hui. «That's all folks», comme on disait jadis à la fin des dessins animés de la Warner Bros. Je dirai juste que l'arcade de Jancou, qui a fermé boutique à Genève, porte désormais un écriteau, «A louer, 50 mètres carrés pour galerie d'art». Il se trouve juste en face de celui cherchant depuis des mois un repreneur pour les locaux de Mitterrand & Cramer...

Photo (DR): Une pièce d'Angelika Markul chez Laurence Bernard. L'archéologie d'un temps restant à venir.

Prochaine chronique le samedi 17 septembre. Des affaires de faux présumés secouent très fort le milieu de l'art en France.

 

 

 

 

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