Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / Les Baga guinéens chez les Barbier-Mueller

Somptueux! L'adjectif s'impose pour l'exposition "Baga" du Musée Barbier-Mueller. Au rez-de-chaussée et dans la mezzanine se détachent peu d'objets, mais de très haute qualité. "C'est un ensemble numériquement réduit, mais d'une grande importance", précise Laurence Mattet, en charge de l'institution privée genevoise. Pour tout dire, il s'agit sans doute de la plus belle série d'objets Baga en mains privées. Une série jusque là restée inédite.

Les Baga vivent en Guinée, ce que les panneaux d'explication ne révèlent qu'incidemment. "Il faut dire que le pays constitue pour nous une évidence", avoue Laurence. Ils restent peu nombreux (34.000 selon les estimations) en se partageant, sur le littoral, plusieurs territoires morcelés de la taille du canton de Genève. Leur découverte en tant qu'artistes apparaît lointaine. Ces Africains ont aussi bien fasciné Giacometti qu'Henry Moore ou Picasso. Parfois collectionneur, ce dernier en possédait un masque Dimba célèbre. Vlaminck, ce pionnier en matière de découvertes exotiques, s'est aussi intéressé aux Baga. Une merveilleuse statuette féminine du XIXe siècle, ici présente, a appartenu au peintre avant son achat par Josef Müller dans les années 1930.

L'histoire du tambour

"Beaucoup de pièces ont un pedigree fabuleux", reprend Laurence Mattet. "Je pense notamment au grand masque Banga. Il provient du peintre André Lhote. Il a surtout fait partie, en 1935, de l'exposition "African Negro Art" du Museum of Modern Art de New York. La première jamais consacrée à l'Afrique en tant que productrice d'un art équivalent à ceux de l'Occident." Certains objets ont une histoire plus amusante. Dans la préface du catalogue, Jean-Paul Barbier-Muller raconte sa trouvaille, rue Bonaparte à Paris, d'un fantastique tambour. Enorme. En 1955, le Genevois découvrait à peine la création extra-européenne, grâce à son beau-père Josef Müller. Il fallait réunir 6000 francs. "La somme représentait plus de six mois de mon salaire d'avocat stagiaire." Restait donc à faire venir l'Alémanique, en espérant ne pas s'être trompé. L'affaire fut conclue séance tenante entre ce dernier et le marchand. "Envoyez-le moi, bien emballé et en caisse, à Soleure."

Cette anecdote ouvre un livre à vrai dire plus austère. Grâce à des bourses Barbier-Mueller, l'ethnologue David Berliner a pu faire plusieurs séjours sur le terrain. Un terrain aujourd'hui vierge ou presque, d'objets. N'imaginez pas un pillage organisé! Le président Sekou Touré, au moment où son pays se retrouvait pris entre le christianisme et l'islam, a exigé vers 1960 la destruction des fétiches païens. L'exportation de nombre d'entre eux relève donc, quoiqu'on en dise, du sauvetage. Pour Berliner, qui signe un texte scientifique mais lisible, il subsiste cependant des traces d'animisme chez les Baga. Disons, pour utiliser un terme pudique, qu'ils font du syncrétisme.

L'ouvrage reste de taille supportable. "Le temps des gros volumes est passé", rappelle Laurence Mattet. L'information doit rester accessible. Tout le monde ne veut pas d'une épaisse bible. Et puis le sujet apparaît ici bien circonscrit. Il y a eu place pour les information, des photos et la reproduction de gravures anciennes, souvent pittoresques. Tout se tient. Pourquoi faire davantage?

Pratique

"Baga, Mémoires religieuses", Musée Barbier-Mueller, 10, rue Calvin, Genève, jusqu'au 30 mars 2014. Tél. 022 312 02 70, site www.barbier-mueller.ch Ouvert tous les jours de 11h à 17h. Le livre d'accompagnement, rédigé par David Berliner, compte 126 pages. Photo (Musée Barbier-Muller): Masque Dimba, Baga du Nord, bois dur rehaussé de clous européens.

Le Musée de Tervuren, célèbre pour ses collections africaines, ferme pour travaux

C'est pour le week-end prochain. Les 30 novembre et 1er décembre, le Musée royal de l'Afrique centrale, plus démocratiquement nommé le Musée de Tervuren, ferme ses portes. Ce sera pour "plusieurs années". Notez la prudence. Il faut dire que tant de réouvertures muséales se font aujourd'hui attendre qu'il vaut mieux rester vague.

On sait que l'institution, d'où vient Boris Wastiau, actuel directeur du MEG genevois (musée d'ethnographie, pour ceux qui ne le sauraient pas encore), possède la plus importante collection mondiale en art notamment du Congo. Il traîne aussi un lourd passé colonial. Tout a commencé par un pavillon élevé dans le cadre de l'Exposition universelle Bruxelles 1898. Son succès a décidé le roi Léopold II à prolonger l'entreprise avec une institution permanente. Inauguré en 1910 (comme le Musée d'art et d'histoire de Genève ou le Kunsthaus de Zurich), le nouveau bâtiment avait pour architecte Charles Girault, le bâtisseur du Petit Palais parisien. D'où des similitudes stylistiques certaines.

Une présentation à mettre au goût du jour

Bien entendu classé, l'édifice ne sera pas touché. L'intérieur se verra repensé. Il s'agit de l'adapter au goût actuel. Il faudra aussi le mettre aux normes, comme on aime bien dire aujourd'hui, en respectant un politiquement correct devenu dictatorial. Le nom de l'institution avait d'ailleurs déjà changé au moment de l'indépendance, ô combien douloureuse, de l'ancienne colonie dans les années 1960. Le Musée du Congo belge était alors devenu Musée royal de l'Afrique centrale. Son côté national y permet le bilinguisme, alors que nous sommes en terre flamande. C'est plus difficile encore de s'entendre entre Belges qu'avec des Congolais.

"Je suis heureux de voir que les choses bougent", commente à Genève Boris Wastiau. "Quand je suis entré à Tervuren, dans les années 1990, on me disait déjà que les travaux de rénovation étaient pour tout bientôt"...

Prochaine chronique le mardi 26 novembre. Discriminations au Centre Pompidou. Une terrible histoire de restaurant...

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."