Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les adversaires au projet Nouvel tracent des pistes pour le MAH

Crédits: DR

Tout finit par arriver. La journée de colloque annoncée depuis longtemps s'est bien déroulée le samedi 19 novembre, à la Salle des Abeilles de l'Athénée. «Le MAH et ses collections: quel avenir?»... Avec un pareil titre, et les opposants victorieux du projet Jean Nouvel au micro, il y avait de quoi faire couler de la salive. La chose n'a pas manqué. Les intervenants et le public ont dialogué (un dialogue frôlant parfois la surdité) de 10 heures de matin à 17 heures 30. Même l'interruption de midi n'en est pas restée une. Il s'agissait encore d'échanger des idées, souvent contradictoires. Le mécontentement ne suffit pas à créer une unité. Il existait autant de concepts du Musée d'art et d'histoire de Genève que de participants. 

Il se révèle toujours intéressant de noter qui vient, et qui ne répond pas à l'appel. Une septantaine de personnes s'étaient annoncées. Il devait en effet y avoir ce nombre d'auditeurs. Dans ce petit milieu où tout le monde se connaît, certaines absences faisaient néanmoins tache. Personne du Musée d'art et d'histoire, chacun ayant décliné l'invitation, le directeur Jean-Yves Marin en tête. On comptait sur les doigts d'une main (et encore, d'une main mutilée) les fonctionnaires de la Ville encore en service actif. Tout cela sentait la pétoche. S'il y avait quelqu'un de la BGE, c'était une fraîche retraitée. L'Université se voyait représentée par des professeurs émérites. Le MAH par d'anciens conservateurs (1). Pas une âme du MEG, où l'on cultive pourtant l'animisme. Personne de l'Ariana. Les six membres planchant sur le projet d'un nouveau musée brillaient par leur absence, ce qui peut sembler choquant. Notons cependant que la présidente des Amis du MAH, Charlotte de Senarclens, était là. 

Idées et discours

En sept heures et demie, il s'est dit bien des choses. Le discours s'est souvent égaré. La parole s'est parfois vue accaparée. Normal. Il s'agit d'une forme de pouvoir. Il y a ainsi eu d'interminables lectures faites par Bernard Zumthor, qui a notamment cité Paul Valéry. Je n'ai rien contre le poète, mais il s'agissait ici de se montrer pratique. Qu'y a-t-il dans les réserves? «En tout cas pas des trésors cachés», assurait en aparté Renée Loche, ex-conservatrice. Comment les collections se sont-elles formées? «Le site du musée commence par une double erreur», s'étonnait Mauro Natale, ex-professeur d'université. «Il dit que tout a commencé en 1810 avec le don napoléonien, alors que les choses ont débuté dès le XVIe siècle et que le fameux don impérial date de 1805.» 

Je ne me sens pas le courage de me faire le mémorialiste de cette longue journée. Je ne vais pas jouer au Saint-Simon du pauvre. Le plus simple me semble de résumer les différents points traités au cours de ce samedi où l'on a aussi appris, et j'y reviendrai plus tard, l'arrêt de «Genava». La revue des musées va en effet cesser de paraître, du moins sous forme de livre. Une boulette (en papier) de plus. 

1. Qu'y a-t-il dans les collections?

Les chiffres les plus extravagants ont été avancés pour le fonds du MAH. Mauro Natale pour les beaux-arts, Marielle Martiniani-Reber pour les arts appliqués ont donné des estimations plus réalistes. On n'a pas su pour les dessins et les estampes, Rainer Michael Mason, annoncé sous réserve, n'étant pas venu. C'est finalement assez raisonnable: 6200 tableaux, 1400 sculptures. Beaucoup plus, en revanche, pour la nébuleuse "arts appliqués" comprenant aussi bien des textiles que des meubles. Il y a ainsi 9000 textiles, 4000 armes et armures ou 1000 objets byzantins. Avec les antiques, a rappelé Lorenz Baumer, tout devient vertigineux: 20 000 objet du monde classique, 8000 d'Egypte, 2000 du Proche-Orient et 47 000 datant de la préhistoire. Matteo Campagnolo a rappelé qu'il conservait pour son compte 100 000 monnaies et médailles. Que faire de tout cela? 

2. Quelle est la priorité, les objets ou le public?

Un point a mis tout le monde d'accord. Alors que tout le projet Nouvel reposait sur l'architecture, en se souciant comme d'une guigne du contenu, ce dernier prime. Nynian Hubert van Blyenbourg, qui fut conservateur du Musée d'ethnographie (on ne disait pas encore le MEG) avant de finir au Jardin botanique, a rappelé une évidence. Soit on fait tourner l'institution autour des œuvres sans se soucier d'un public, soit on place ce dernier au centre de la réflexion. La seconde option lui semble la bonne. D'autres intervenants pensent qu'il faut trouver une voie médiane. Il a beaucoup été question samedi de la perte en importance des scientifiques. On a aussi rappelé l'importance excessive que prend aujourd'hui l'événementiel, des expositions aux animations en passant par les fameux «After» du MAH. En principe, personne n'a rien contre ces derniers, mais il devrait s'agir d'un «plus», en non d'un cache-misère. 

3. Combien coûte réellement le musée?

Là aussi, le propos avance souvent dans le grand bleu. Il fallait des chiffres. Le conseiller municipal Tobias Schnebli s'est chargé de donner les budgets prévus pour 2017. Ils donnent le tournis. Le MAH et ses filiales devraient toucher 33,5 millions. "Chaque visiteur coûte ainsi 300 francs", a calculé Mauro Natale. Le personnel comprend 154,3 postes à plein temps, qui sont occupés par environ 200 personnes. J'ajouterai, hors débat, que Le Louvre dispose d'environ 200 millions d'euros et occupe à peu près 2000 personnes pour un volumes de salles sans commune mesure. Je dirai aussi, «off the record», que la communication d'un MAH ne communiquant pas reviendrait selon mes informations à environ un million. Il a en revanche été rappelé que, depuis une vingtaine d'années, pour économiser, le musée ne dispose plus de crédit d'acquisition. «Or un musée qui n'achète pas est un musée qui meurt», a rappelé Pierre Vaisse. «La dotation du musée est pourtant énorme sur le plan suisse», a ajouté Erica Deuber-Ziegler. Et tout ça pour quoi? 

4. La part scientifique va s'amenuisant

Les plaintes ont été nombreuses dans la salle du côté de conservateurs, qui jouent volontiers aux victimes, pour ne pas dire aux martyrs. On a entendu José Godoy, qui gérait les armures. Marielle Martiniani-Reber a rappelé, appuyée par Barbara Roth, fraîche retraitée de la BGE, que les administrateurs et les médiateurs ont peu à peu pris le pas sur les conservateurs ou les restaurateurs. «On ne publie presque plus.» Certains postes administratifs se sont en revanche vus plus que dédoublés. Voire détriplés. «Les gens en charge des collections sont méprisés. Le musée est géré par des non-spécialistes.» Provocateur comme toujours, Jean-Daniel Candaux leur suggère de se syndiquer. D'autres auditeurs soulignent le peu d'impact des expositions. Des présentations temporaires qui indisposent Jacques Chamay, ex-conservateur de l'archéologie classique. «C'est une servitude. J'en ai fait 22. Leur nombre excessif met les œuvres en danger. Et pendant ce temps-là, nous n'avons pas le temps de faire autre chose.» 

5. Le musée est mal tenu

Vous en avez peut-être fait l'expérience. En visitant le MAH, il y a des négligences et des vieillissements reflétant mal un budget annuel de 33,5 millions. «J'ai honte d'y emmener des étrangers», s'indigne Erica Deuber-Ziegler. «Les salles palatines du rez-de-chaussée, qui devraient retrouver les statues romaines prévues par Marc Camoletti en 1910, sont occupée par un Tinguely hors d'usage et des poubelles. Ce musée est mal tenu, comme s'il fallait punir les Genevois de leur vote négatif du 28 février.» Cela sans compter les fermetures de salles, voire la suppresion d'un étage entier comme aujourd'hui l'entresol, dans l'espoir d'un hypothétique déménagement des collections. Tout va apparemment à vau-l'eau. «Nous sommes victimes des choix de Patrice Mugny et des non-choix de son successeur Sami Kanan», conclut Tobias Schnebli. 

6. On ne compte pas avec le Mamco

Dernier point à relever. Il faudrait savoir si le MAH est un musée d'art ancien, mettons jusqu'aux années 1960, ou s'il doit aller jusqu'à aujourd'hui «en tissant des liens avec des artistes suisses contemporain», ajoute un intervenant dans la salle. Erica Deuber-Ziegler préférerait qu'on sorte des caves l'art romand, tout à fait honorable, de la première moitié du XXe siècle. "Un art que plu personne ne peut connaître." "La politique a changé", explique Françoise Ninghetto du Mamco. "Au départ, les collections les plus contemporaines du MAH devaient nous revenir. C'était d'accord entre Claude Lapaire, pour le MAH, et notre directeur Christian Bernard. Nous gardons leurs courriers dans nos archives. Cäsar Menz, le successeur de Lapaire, a estimé que le MAH n'avait pas de limite et qu'il ne nous donnerait rien.» Maintenant que Lionel Bovier coiffe le Mamco et que Jean Claude Gandur a disparu de l'horizon (2), il faudrait peut-être accorder les violons. Cela ferait quelques fausses notes de moins. 

Voilà. J'en reste là. La conclusion des débats n'est pas pour demain. 

(1) Je n'ai remarqué qu'un conservateur en activité, Matteo Campagnolo, plus Nicolas Schätti, à la tête du Centre d'iconographie genevoise, pour ce qui est des services actif de la Ville.
(2) On a peu de nouvelles de l'homme d'affaires. Il aurait été frapper à la porte de Lyon. Sans succès. Il serait en tractation avec Madrid, mais pour le dépôt de quelques toiles seulement au Reina Sofia. Je mets les deux choses au conditionnel.

Photo (DR): L'une des grandes salles au rez-de-chaussée du MAH. Défigurée dans les années 1970 pour accuellir l'art contemporain collectionné par l'AMAM, elle abrite aujourd'hui un immense Tinguely au repos... plus des poubelles.

Prochaine chronique le mardi 22 novembre. Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne présente August Strindberg peintre et photographe.

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."