Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Les 35 ans de la galerie Andata Ritorno. La suite de l'entretien

Crédits: Walter Schmid/Andata Ritorno

Quels artiste vous restent en mémoire pour la première décennie, Joseph Farine?

Il y en a eu beaucoup... Je donnerai deux noms. D'abord Carmen Perrin, qui m'a semblé importante très tôt. C'était en 1983. La même année, j'ai eu la chance de découvrir à Londres une installation de David Mach. Il y avait là des milliers de magazines entassés. C'était à la Alison Gallery. J'ai pu organiser sa seconde exposition en septembre 83 à Genève. Je l'ai souvent montré depuis, notamment à Art/Basel. A l'époque, je faisais aussi les foires. 

D'autres rencontres importantes pour vous?
Guillaume Bijl. Un Belge qui reconstituait en galerie des lieux du quotidien. Le transfert créait un choc profond. Il a transformé en 1985 Andata Ritorno en laverie automatique, avec ce que cela suppose de machines le long des murs. C'était bien sûr une première pour Genève! On parlait alors beaucoup du Bijl, qui a maintenant 70 ans. On l'a un peu oublié... La collaboration avec Bernard Moninot me semble très importante. Elle a débuté en 1992. C'est l'artiste que j'ai le plus souvent exposé. Neuf fois! Il en est devenu emblématique. On se retrouvera en janvier 2017 à Artgenève. Pour moi, son travail sur le reflet, puisque ce Français utilise le verre et la lumière, demeure toujours aussi inventif. Je garde le souvenir de deux installations. Elles font partie de mes meilleures expositions. Il y a eu «Silent Listen» en 2010 et «Antichambre» en 2012. Bernard y donnait des images au silence. 

Vous reprenez souvent les mêmes exposants
C'est fondamental. Cela participe de l'échange humain. Pour moi, les gens restent importants. J'ai des collègues ne voulant pas connaître les artistes. Il en va de même avec beaucoup de collectionneurs. Cela n'a pas de sens. Il existe un enrichissement mutuel. D'où ce travail sur le long terme. Cela dit, il existe aussi des affinités. Et par conséquent des lassitudes. Si certains rapport s'enrichissent avec les années, d'autres s'épuisent. Chacun reprend alors son chemin. 

Vous avez tout à l'heure parlé de foires.
Il en existait moins à l'époque. Mais, comme je gardais une position plus traditionnelle de galeriste entre 1982 et disons 1990, je promenais des artistes. Je suis allé à Arco de Madrid. A Art/Bruxelles. J'ai fait six fois Art/Basel, où il restait alors bien plus facile d'accéder qu'aujourd'hui. C'est après ces pérégrinations que j'ai pleinement réalisé que je ne possédais pas l'étoffe d'un marchand. Je me sentais découvreur. Cela veut dire que je suis mes intuitions au lieu de regarder les cotes et les valeurs d'investissement. J'ai du coup organisé beaucoup de première expositions. Une centaine, probablement. Les marchands qui font de l'argent sont tous des suiveurs. 

N'éprouvez-vous aucune lassitude après tant d'accrochages?
Si, bien sûr! D'autant plus que j'ai traversé beaucoup de passes difficiles. Les raisons économiques de fermer ont été aussi nombreuses que celles de continuer. Je me suis aussi posé la question de la fatigue. Mais je continue à croire au potentiel du lieu, qui est exceptionnel. Le 37, rue du Sand constitue un outil de travail extraordinaire. Je le vois comme mon moteur. Cela dit, un lieu ne suffit pas. Andata n'existerait plus depuis longtemps sans les artistes qui forment mon vivier. J'en trouve toujours. 

Quels sont les artistes que vous n'exposeriez pourtant pas?
Ceux dont la reconnaissance repose sur une stratégie de marché. Ce sont des gens qui correspondent aux médias. Aux institutions. Je n'aime pas non plus ceux qui jouent la carte du cynisme. Dans un monde aussi noir que le nôtre, inutile d'en rajouter une couche. 

A combien d'expositions en arrivez-vous, au fait?
Un record, 330. Mais il m'est arrivé de donner carte blanche à un commissaire extérieur. 

Pour quelle raisons?
Dans un esprit d'ouverture. Il y a des choix que je ne partage pas forcément. Mais je donne ainsi d'autres visibilités. 

N'y a-t-il pas aujourd'hui trop d'artistes?
Non. Il n'y en aura jamais trop. Mais la place de l'art doit rester au centre de la vie. Il ne s'agit pas de simplement produire des objets. Il y a un mot de Robert Filliou que je trouve joli, et qui pourrait servir de conclusion. «Je pense que la chose la plus importante qui se soit produite dans l'art moderne, c'est que la poésie a fait son irruption dans l'art.»

Pratique

Andata Ritorno, 37, rue du Stand, Genève. Tél. 022 329 60 69, site www.andataritornolab.ch Ouvert du mercredi au samedi de 14h à 18h. Andata présente en ce moment «Walter Schmid, Les rois du temps». L'exposition dure jusqu'au 10 décembre.

Ce texte conclut l'entretien avec Joseph Farine. La première partie se trouve une case plus haut.

Photo (Andata Ritorno): Une des pièces de Walter Schmid présentées en ce moment par la galerie.

Prochaine chronique le lundi 21 novembre. On discutait du Musée d'art et d'histoire samedi dernier à l'Athénée. J'y étais. je vous raconte.

 

 

 

 

 

 

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