Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Salon du livre se déroule en édition de poche à Palexpo

Crédits: Keystone

Mais c'est tout petit! Hissé à l'étage par l'escalator de Palexpo, le visiteur cherche bien sûr à trouver ses marques. C'est vite fait avec la trente-deuxième édition du Salon du Livre, qui se tient jusqu'à dimanche soir. Les murs se rétractent au fil des années, comme dans une nouvelle d'Edgar Poe. «Vous devriez voir le vide qu'il y a derrière», me souffle bientôt l'un des participants. Pour ce qui est de moi, j'ai une étrange impression de vases communicants. Plus ArtGenève grandit à la fin des mois de janvier, plus le Salon se rabougrit en avril. La question est bien entendu de savoir si le qualitatif remplace le quantitatif du temps de son fondateur Pierre-Marcel Favre. Le bureau d'esprit a-t-il vraiment pris la place de la fête à neu-neu? 

Pour la directrice Isabelle Falconnier, en robe noire à trous-trous, tout va bien. Virevoltante, elle déclare à qui veut bien lui tendre un micro que le Salon gagne en intimité. «Il y a cette année des auteurs qui n'étaient jamais venus. Elisabeth Roudinesco, que j'admire, est aussi bien là que Marc Lévy. Il va se passer des choses passionnantes dans l'espace voué à New York.» Encore quelques mots, et elle est déjà ailleurs, avec quelqu'un d'autre. Isabelle, qui truste le livre en Suisse romande de Genève à Lausanne à coup de casquettes, semble toujours très occupée. Que voulez-vous? Il lui faut à la fois agir et charmer.

Décor new-yorkais 

Le stand de New York, avec ses visuelles façades plaquée sur un mur comme pour un décor de la MGM se révèle effectivement séduisant, avec son vrai bus supposé lui conférer un supplément d'âme. L'actuel Salon propose en 2018 plusieurs lieux de ce genre à la place des gros stands d'éditeurs (ou plutôt de diffuseurs), qui se font toujours plus rares. Il y a certes toujours Gallimard et Actes Sud, côté français, ou Zoé, l'Aire et l'Age d'homme pour la production locale. Mais le vieil habitué que je suis (je crois que j'ai fait tous les salons, sauf un) ne peut s'empêcher de songer au temps où la FNAC occupait le devant de la scène avec la Poste, la RTS et le «village alternatif». Ce dernier était presque devenu une petite ville, genre ZAD. 

Il y a bien sûr des gagnants. «Je nous trouve mieux placés, plus visibles et comme agrandis», me confie l'écrivaine genevoise Pascale Kramer. Elle zonzonne à travers le Salon africain qu'elle pilote depuis de nombreuses d'années, faisant «à chaque fois les voyages qu'il faut, même s'il faudrait se déplacer encore davantage». Et de fait, cet espace meuble bien le fond avec son arbre totémique composé de métaux de récupération. Il en va de même pour Le Cercle regroupant de l'autre côté les petits éditeurs suisses. Si certains participants en apprécient peu le décor blanc et les néons («On se croirait à l'hôpital», m'assure l'un d'eux. «C'est fatigant pour le moral et les yeux»), il faut connaître qu'avec la cure d'amaigrissement du Salon, cet état dans l'état saute maintenant aux yeux. Mais depuis quelques années, Le Cercle a sa succursale en automne au Salon des petits éditeurs se déroulant non loin de Palexpo, à la Ferme Sarrasin. Et c'est mieux là.

Raclette valaisanne 

Si la CICAD se fait cette année plus discrète, le Valais occupe une place énorme. Il s’agit de l'hôte d'honneur. «Valais gravé dans mon cœur» dit un panneau faîtier. La chose se révèle aussi pain et fromage que littéraire. Il y a de la raclette et des T-shirts noirs imprimés d'un caquelon à fondue blanc. Il eut peut-être fallu éviter cela, d'autant plus qu'à côté de La Place suisse, se trouve un autre restaurant voué à ce type de gastronomie, avec la convergence d'odeurs que cela suppose. L'antithèse de ce stand voulu convivial et populaire serait celui de la jolie rétrospective Slatkine, conçue par Nicolas Crispini. La maison genevoise fête ses 100 ans. La chose se voit rappelée par une série d'élégants panneaux historiques, tandis qu'une tour de livres occupe le centre. Je me sens d'un coup très vieux. J'ai connu Mendel Slatkin (le «e» est venu plus tard), rue des Chaudronniers. Venu en 1905 de Russie pour fuir les pogroms, le fondateur n'est mort que soixante ans plus tard. Nous en arrivons aujourd'hui, avec Ivan, à la quatrième génération. Une situation devenue exceptionnelle dans l'édition, où l'on se rachète parmi à qui mieux-mieux depuis deux ou trois décennies.

Le Salon du livre demeure aussi celui de la presse. Je ne vous apprendrai rien en disant que celle-ci se porte mal en Suisse. Il semble loin le temps où «L'Hebdo» tenait le haut du pavé avec un étalage énorme. Cette année, il y a cependant, avec une exposition défendant ses valeurs, «Le Courrier» qui célèbre ses 150 ans plus «Vigousse». Le journal satirique où brille Burki a monté une histoire en images hilarante. C'est à la fois pertinent et impertinent. Cela rassure qu'il survive de tels périodiques. «Nous persistons, même si notre diffusion reste difficile». Autrement, pas grand chose à signaler dans ce domaine. Il ne suffit pas d'avoir un monsieur ou une dame venus quêter de nouveaux abonnés pour créer un événement.

Une impression de fatigue

Que retenir? Quelques coups d'éclat et une certaine impression de fatigue. Bien des participants «sont là parce qu'il faut être là». C'est dire le peu d'enthousiasme. Trente et un an (il faut cela pour arriver à 32 éditions), cela devient un bail. Le contexte a changé du tout au tout avec la crise de l'imprimé. Il existe infiniment plus de manifestations à Genève que dans les années 1980. Le Salon, qui faisait alors date, est devenu est une chose parmi d'autres. Les librairies, enfin celles qui subsistent, créent en plus des animations tout au long de l'année. Peut-être faudrait-il changer de lieu? La Salle du Faubourg ou celle de Plainpalais, où se sont tenues plusieurs versions de La Fureur de lire, offrent des cadres autrement plus conviviaux et séduisants. Mais le Salon est lié à Palexpo... Rien n'est simple, même si pour Isabelle Falconnier tout va bien.

Pratique

Salon du Livre, Palexpo, Grand-Saconnex, jusqu'au dimanche 29 avril. Site www.salondulivre.ch Ouvert de 9h30 à 19h, vendredi 27 jusqu'à 21h30. Gratuit dès 17h.

Photo (Keysrone): La tour de livres chez Slatkine.

Prochaine chronique le vendredi 27 avril. François Pinault fait coup double à Venise.

 

 

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