Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Salon du Livre, ou l'ordre dans le désordre

Ouf! Cette fois-ci, ça y est. Le Salon du Livre, 29ème du nom, a ouvert ses portes à Palexpo. Autrement dit au cul du monde, mais un cul ici plutôt sympathique. A l'heure où j'écris ces lignes, un conseiller fédéral (Alain Berset, si je ne m'abuse) pose ses pieds officiels sur le tapis rouge. En France, la police aurait déjà fouillé tout le monde dans un rayon d'un kilomètre. Ici, les choses se passent à la bonne franquette. On serait plutôt du genre vin d'honneur. Un restaurant à raclettes trône du reste au milieu de la grande halle. 

Si je dis «ouf», c'est parce que, comme le printemps, notre Salon se voit annoncé très à l'avance par des signes précurseurs. Cela commence avec des mots. Un seul à la fois, souvent, imprimé très gros, en noir sur une affiche blanche. Depuis l'arrivée d'Isabelle Falconnier à la tête de la manifestation créée par Pierre-Marcel Favre, la communication se caractérise en effet par l'élégance. Créé à la fin du XVIIIe siècle, le caractère Bodoni garde tout de même une classe qui tranche avec la typographie-poubelle utilisée jusque-là par le Salon.

Appeler un chat un chat

Le mot «poubelle» en Bodoni orne du reste, à l'intérieur de Palexpo les poubelles. Comme les bancs s'appellent «le banc» ou les hôtesses «une hôtesse». Ici, on appelle un chat un chat. Il y a juste pour les auteurs invités, classés par ordre alphabétique sur un panneau à l'entrée, qu'on s'oblige parfois à de la flagornerie. Cela s'intitule «La crème de la crème», alors que certains écrivains tiennent du petit lait pas frais. Voir en photo d'accroche du journal de mercredi (qui s'appelle donc «Le mercredi») la tête de Tristane Banon (une victime de DSK) me choque ainsi ainsi profondément. Que fait ici, dans une chapelle littéraire, cette triste ânesse?

Depuis plusieurs années, le Salon a rétréci, ce qui ne semble pas un mal. Les piles de livres, même si elles se voient ici concurrencées par des choses ayant fort peu en commun avec le bouquin, ne gagnent pas à trop se multiplier. Elles donnent autrement, au sens fort du terme, l'embarras du choix. Les exposants font bien sûr ce qu'ils veulent, ou presque, mais le règne d'Isabelle a prouvé un désir d'ordre et de mesure. Tout trouve ici son endroit. Il y a le lieu réservé aux «cultures arabes» (notez la subtilité du pluriel), une «Place suisse» regroupant ce qui se publie dans le pays et maintenant «La fabrique». Une sorte de banlieue, voulue créatrice. Le «Salon africain», où officie la genevoise Pascale Kramer, roule désormais bien. Il a en tout cas trouvé son public.

Des débats, des débats, des débats...

Ces lieux se confédérant, un peu comme la Suisse (au lieu de former autant de ghettos), comportent tous des scènes où causent toutes sortes de gens. J'ai ainsi pu passer d'une miette de conversation sur la russophobie à une autre sur l'anti-sémitisme, en transitant par une troisième (très fréquentée) où il était question de l'islam aujourd'hui. Il m'a également semblé reconnaître Laurence Deonna, «La Genevoise aux semelles de vent», glosant sur le sujet qu'elle connaît le mieux, c'est à dire elle-même. Les sujets abordés, que ce soit en conférence ou sous la jaquette des livres sont généralement douloureux cette année. La sinistrose se vend apparemment bien. Heureusement qu'il a des stands entiers apprenant à «positiver». Si j'avais lu tous leurs produits, je saurais maintenant gérer mon stress, mon conjoint manipulateur, mes parents, mes enfants et ma sexualité. 

Les expositions se sont raréfiées sous le règne d'Isabelle Falconnier. Il n'y a plus la grande rétrospective artistique (de Courbet aux Giacometti) qui marquait l'ère Favre (je compte pour beurre l'éphémère passage de Patrick Ferla à la tête du Salon). Le Salon s'est recentré sur le mot. Il y a du coup une jolie place faite au mot rare. La chose s'appelle «Le Cercle», même si l'ensemble des tables le composant dessinent un rectangle. Il y a là les petits éditeurs genevois. Ceux qui s'échinent à publier des ouvrages parfois difficiles. Il fallait unir les forces, normalement faibles, d'Autre part, de Samidzat ou Des Sables. Leurs éditeurs sont là pour parler à leurs lecteurs, et ce d'autant mieux que le Salon est devenu moins bruyant depuis l'arrivée de la nouvelle directrice.

Un décalage rattrapé 

Cela signifie-t-il que tout aille ici pour le mieux dans le meilleur des mondes, comme l'écrivait Voltaire quand il écrivait aux Délices? Non. Mais il y a eu rattrapage. Un double décalage s'était créé avec l'évolution du temps. Une manifestation créée au temps où il existait encore peu de festivals à Genève et où les librairies restaient florissante ne pouvait pas rester identique au temps où la culture locale produit tant qu'on pourra bientôt la brancher sur le tout-à-l’égout et où les derniers libraires tient la langue. Isabelle a su prendre le virage. Cela ne signifie pas qu'elle pourra, à elle seule, maîtriser cet engin fou qu'est devenu le livre, "la seule industrie répondant à la baisse de la demande par l'augmentation de l'offre", comme disait l'éditeur de Minuit. Il se publie aujourd'hui trop. Beaucoup trop. Mais après tout, en 2015, il y a trop de tout. A chaque visiteur donc d'opérer son tri. 

P.S. Pour un Salon constituant aussi celui de la Presse, celle-ci se fait étrangement absente en 2015. La «Tribune de Genève» y manque autant que «24 Heures» ou «Le Matin». Je ne les ai en tout cas pas vus.

Pratique

Salon du livre, Palexpo, jusqu'au dimanche 3 mai. Site www.salondulivre.ch Ouvert de 9h30 à 19h.Nocturne le vendredi 1er jusqu'à 21h30. Photo (DR): Le caractère élégant qui identifie désormais le Salon du Livre.  

Prochaine chronique le vendredi 1er mai. Genève Enchères a tenu ses premières ventes. Comment cela s'est-il passé?

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