Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le rapport sur le futur MAH, ses flous et ses zones d'ombre

Crédits: Martial Trezzini/Keystone

C'est ce qui s'appelle en journalisme «faire un retour». Lorsque je vous ai parlé il y a quelques jours de la conférence de presse organisée le 26 juin autour du «Rapport final de la commission externe pour le nouveau Musée d'art et d'histoire de Genève», c'était bien sûr tout de suite après. Je n'ai pas écrit «dans l'urgence», comme on dit dans ces cas-là, mais il y avait tout de même de ça. J'ai lu depuis le dossier trois fois. Septante-quatre pages. Avec beaucoup de jolies images, je vous rassure tout de suite. Cela me permet aujourd'hui de parler à la fois en détail de ce qui y figure. La chose m'autorise aussi à vous dire, exercice plus difficile, ce qui n'y est pas, de manière intentionnelle ou non. Ou juste évoqué en passant. 

Le premier élément patent me semble le verbiage. Enormément de mots creux. Beaucoup de phrases toutes faites. Un langage mode, livré en kit comme les étagères d'Ikea. L'assemblage impressionne au premier abord, avant qu'une analyse attentive déculotte le roi en le mettant tout nu. Beaucoup de paragraphes ne veulent pratiquement rien dire, ou en tout cas rien de précis. C'est du discours d'ameublement. Du ronron. Que signifie par exemple, à propos des salles de collections, «la valeur référentielle de ces ensembles, la présentation documentée et rigoureuse de leurs spécificités et du contexte dans lequel ils ont vu le jour n'entrent pas en contradiction avec un système narratif qui les fait résonner dans le monde contemporain». Rien. Ce n'est certes pas le délire verbal de la Ville de Paris dirigée par Anne Hidalgo, notre Mère Ubu. Mais il s'agit là de pur remplissage. Des mots au mètre.

Qui paiera quoi? 

La seconde constatation est le flou de l'ensemble. Nous disposons d'un texte se contentant de distribuer des surfaces n'existant pas encore. Tant de mètres carrés pour le parcours historique, sur lequel je reviendrai. Tant d'autres pour les collections, qui ont Dieu merci fait leur réapparition depuis le pré-rapport, et ce sous des pressions diverses. Tant encore pour une Maison des savoirs qui «affirme le principe d'accessibilité et d'ouverture à tous les publics qui est au cœur de notre projet.» Une Maison en lien avec l'Université et les hautes écoles, certes. Mais une Maison ne semblant rien publier elle-même, alors que le MAH possède tout de même aussi une vocation scientifique. Cela dit, ce sont là des balivernes par rapport aux questions de fond qui se posent. 

Quelle sont-elles, ces interrogations? D'abord, qui paiera tout cela? Comme je connais Genève, on ne va pas se contenter d'une aile à 4,5 millions de francs (signée Guyer et Gigon), comme le Kunstmuseum de Winterthour l'avait fait dans les années 1990. Le projet retoqué était estimé à 140 millions et des poussières avant le premier coup de pioche. Ce sera sans doute davantage. Surtout si l'on entend creuser dans le sol, en abandonnant à leur sort le Rath et la Maison Tavel, pour lesquels les organisations patrimoniales se disent prêtes à se battre. Va-t-on tenter un nouvelle aventure privé-public? Et si tel est le cas, à quelles portes sonner? Nous ne sommes pas à Bâle. Notez qu'à ma grande surprise, j'ai lu à la page 63 l'annonce d'un prêt «annoncé pour 99 ans de chefs-d’œuvre appartenant à la FGA». Il s'agit sans nul doute de pièces appartenant à Jean Claude Gandur, qui rentrerait ainsi dans le jeu. Des pièces en bonne partie égyptiennes, alors que le rapport annonce un peu plus tôt que les pharaons figureraient au XIXe siècle du parcours historique afin d'évoquer les archéologues genevois Marguerite et Edouard Naville...

Racines locales 

Si le lecteur ignore le mode de financement, il comprend mal le rôle du futur directeur (ou de la future directrice), appelée à succéder à Jean-Yves Marin fin 2019. Un directeur qu'on imagine difficilement autre que Romand de souche ou d'adoption, vu le lien proclamé haut et fort entre le MAH futur avec le passé local. «Notre commission a souhaité renforcer la portée de l'histoire en montrant pourquoi une petite localité aux confins de l'empire romain (pourquoi aux confins, au fait?) est devenue une cité internationale connue» (1) Je veux bien que le parcours préconisé remonte d'aujourd'hui à la préhistoire, et non l'inverse comme la chose semble logique. Mais ce n'est pas une raison pour tout faire à l'envers. Les auteurs parlent sans cesse d'un «ADN de Genève». Mieux vaut le connaître au départ afin de le défendre. Mais l'élue ou l'élue, chargé(e) de mener à bien le projet jusqu'en 2028, sera-t-il un simple exécutant, soumis au projet et au Municipal, ou un véritable moteur? 

Si les collection se verront partiellement mises en valeur en opérant des tournes (2), il subsiste des zones d'ombres. Il me semble que le Cabinet des arts graphiques disparaît comme entité, tout comme le Cabinet des monnaies et médailles. La photo, dont on parle tant à Genève dans le but de régater avec Lausanne, ne se voit même pas mentionnée. Je me demande où ont passé les instruments de musique, dont le précédent directeur Cäsar Menz faisait tant de cas pour demander une augmentation de surface. Je veux bien qu'il y ait partout des «regards transversaux» pour respecter le jargon à la mode, mais où ont passé les textiles? Fondus dans le grand tout, je présume. Il y a enfin des frontières à préciser. Faut-il marcher sur les brisées du Mamco, puisque le musée ira jusqu'à aujourd'hui et même demain? Idem pour le Musée international de la Réforme, lui aussi privé. Il y a bien une ou deux lignes en italique parlant de synergies, mais synergie constitue pour moi le mot valise par excellence.

Crédit d'acquisition rétabli 

Et puis il y a le poids du fonds que Genève mettra sinon au vert, du moins au Carré Vert creusé pour accueillir des réserves bien près du Rhône, dans l'ex-Artamis! Le rapport parle de rétablir un budget d'acquisition, celui-ci ayant été supprimé au temps de Patrice Mugny. «Il n'y aura pas là de quoi acheter des chefs-d’œuvre», nous a-t-on dit dans la conférence de presse du 26 juin. Des icônes dont Genève aurait pourtant bien besoin, alors que le futur Kunsthaus de Zurich en regorgera lors de son ouverture en 2021. Il faudra donc prendre l'habitude de fréquenter les ventes, même locales, qui fourmillent d'occasions. A dialoguer avec des marchands et des collectionneurs. Cela suppose aussi d'apprendre à bien acheter. Le tout en pensant qu'il y a déjà en amont 650 000 pièces, inaliénables en plus. Une masse pour le moins excessive. Et coûteuse en entretien. 

Et puis il y a le problème de l'architecte! On nous a parlé dans la conférence de presse de cahier des charges. De concours. De calendrier. De résultat. Mais il s'agira avant tout de restaurer et d'aménager des bâtiments existants (le MAH étant désormais classé), plus de creuser le sol quelque part entre les Casemates et la butte de l'Observatoire. Alors faut-il vraiment se casser la tête pour susciter un geste architectural qui ne se fera pas? De ce délicat problème, il n'est bien sûr pas question dans le rapport, qui précède fatalement un rapport de forces.

(1) Le texte cite un seul historien, décédé, Louis Binz, que d'aucuns jugent ici instrumentalisé. N'y a-t-il pas eu d'autres voix pour raconter l'histoire de Genève?
(2) «Toutes les collections sortent ponctuellement de leurs réserves», dit une phrase publiée en incise à la page 29.

Photo (Martial Trezzini/Keystone): La cour qui ne se verra pas comblée, mais peut-être couverte.

Texte intercalaire.

 

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