Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le projet du MAH fait du sur place

"Mais où en est-on avec le Musée d'art et d'histoire de Genève?" La question m'est parfois posée, ici ou ailleurs, comme si je partageais le secret des (demi) dieux. Difficile de répondre en cette année 2014. En dépit de l'apparente victoire politique des "pour" en avril, les opposants au projet Nouvel ayant été déboutés par la Justice, il semble bien que nous n'en soyons nulle part. 

Je m'explique. Le principe de la rénovation-agrandissement du MAH ayant été entériné par le Municipal, le projet se balade depuis des mois en commission. On ne sait pas quand il en ressortira, ni dans quel état. Le montant des travaux sera ensuite voté. Patrimoine suisse Genève lancera alors un référendum. Les citoyen(ne)s devront alors se prononcer sur l'opportunité de travaux pour montant estimé une nouvelle fois à la hausse (j'y reviendrai).

Estimation de coûts en hausse 

Une demande et un recours demeurent cependant pendant. En 2008 (il y a donc six ans, mais nous sommes à Genève), Patrimoine suisse Genève a demandé le classement global du bâtiment de Marc Camoletti, inauguré en 1910. Personne ne l'a encore entendu, que ce soit négativement ou positivement. Les opposants ont pour leur part fait recours contre la décision des tribunaux genevois. Ils estiment que le projet Nouvel viole la loi protégeant le site de la Vieille Ville en raison de son gabarit excessif. 

Ce qui peut également sembler excessif est l'augmentation des coûts prévus. Le musée cite peu les chiffres, ou alors en passant, sur son site ou dans l'habituel article laudateur de sa revue trimestrielle. On peut pourtant s'inquiéter qu'après avoir été estimés frileusement à 80 millions en 2007, ils aient monté d'un coup à 125 millions en 2011. Nous en arrivons mystérieusement, en 2014, à 139 millions, études comprises. Ce n'est certes pas le coût de la réfection du Rijksmuseum d'Amsterdam (375 millions d'euros, et tout n'est pas fini), mais nous restons ici face à une institution de taille moyenne. De plus, aucun coup de pioche n'a encore été donné.

Ouverture prévue en 2022

Ce que l'on a aussi appris, par une ligne écrite en petit sur le dernier dépliant du MAH (que je n'ai pas officiellement reçu, vu que je suis ostracisé comme Aristide par l'antique "ecclesia" athénienne), c'est la date de réouverture prévue en cas de victoire finale des "pour". Elle aurait lieu en 2022, et non pas en 2017 comme initialement prévu. Ajoutez les retards, presque obligatoires pour de tels chantiers, et vous arriverez à 2024-2025. 

Dans cette période futuriste, il ne restera presque rien de l'équipe actuelle. Jean-Yves Marin, le directeur, est né en 1955. Plusieurs conservateurs, comme Marielle Martiniani-Reber (Byzance + arts décoratifs) ou Manuel Godoy (armes et armures) devraient prendre leur retraite bientôt. Je n'ai pas trouvé la date de naissance de Jean-Luc Chappaz, monsieur archéologie. Il doit déjà être aujourd'hui largement dans la cinquantaine. A la tête du pôle beaux-arts, Laurence Madeline refuse de communiquer son âge. Elle ne devrait toutefois plus avoir que quelques quelques années devant elle en 2022-2025. Faites les comptes et n'oubliez surtout pas Jean Nouvel. Il fêtera ses 80 ans en 2025. Un chiffre de poids, même si l'homme, ne dirigera pas personnellement les travaux (1).

Manque d'écoute 

Puisque j'ai cité Laurence Madeline, une autre chose n'avance guère. Un certain nombre de ses subordonnés auraient demandé à pouvoir parler d'elle à Sami Kanaan, magistrat en charge de la culture. Ils auraient fini par être reçus en février... chez une de ses collaboratrices. Depuis, rien. Autant dire que l'affaire piétine, alors qu'il vaudrait mieux s'entendre. Une chose toujours plus facile quand on s'écoute. 

Comme je vous les disais au début, les choses n'avancent guère en dépit des cris de victoire du "Cercle", un lobby des "pour" créé en février 2014. Le "Cercle" que co-président Charlotte de Senarclens, par ailleurs présidente des "Amis du musée, et Manuel Tornare, ne cesse de se vanter d'adhésions supplémentaires. Mais il ne s'agit jamais que d'un fan-club.

Prêts et invitations 

Que se passe-t-il alors aujourd'hui pour le musée, qui organise peu d'expositions en alléguant le futur chambardement? Il prête beaucoup d’œuvres à l'extérieur, ce qui lui donne un semblant de crédibilité à l'étranger. Il invite des journalistes français, qui en diront du bien dans la presse parisienne. J'ai récemment rencontré nombre d'entre eux ("La Croix", Libération", "Le Monde"...), cornaqués de Genève à Bâle pour les expositions Courbet par une attachée de presse du MAH. Un retour (scriptural) enthousiaste est attendu. 

Quand j'aurai dit que le climat au MAH reste toujours aussi pesant, je terminerai par quelques mots. Non, je ne déteste pas le musée. Non, je n'éprouve aucun plaisir particulier à vous raconter tout cela. Mais certaines choses doivent se voir dites. Nous ne sommes pas dans le cadre d'un musée privé, où les gens font ce qu'ils veulent. Il s'agit d'une institution publique jouant son avenir.

A qui la faute? 

Or, comme me disait un opposant (qualifié de "dinosaure" par l'élu socialiste Sylvain Thévoz), on risque aujourd'hui d'aboutir à une catastrophe. "Il y aura un référendum et, en cas de "non" populaire, toute la faute se verra mise sur notre dos. Ce sera tout bénéfice pour l'équipe actuelle, qui pourra jouer les martyres." Et que ferait-on ensuite?

(1) Et que fera pendant ce temps l'équipe du MAH ,dont  tous les membres ne me semblent déjà pas surdynamiques aujourd'hui?

Photo (Olivier Vogelsang): Le musée avec les trompettes de la Renommée. La façade de 1910 est à bout de souffle.

Prochaine chronique le mardi 7 octobre. Niki de Saint Phalle refait surface à Paris.

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