Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / Le problème du musée n'est pas que financier

On en parle. On m'en parle. Il ne se passe presque pas de jour sans que je reçoive un courriel collectif, voire deux, expédié(s) par Maurice de Silva. Un monsieur par ailleurs, ou une dame, inconnu(e) de mes services. Ils forment la preuve que les ennemis du Musée d'art et d'histoire de Genève (MAH) selon Jean Nouvel et Jean Claude Gandur non seulement s'organisent, mais qu'ils réfléchissent. On peut penser ce qu'on veut de leurs cogitations. Il n'en demeure pas moins que les pistes, lâchées tous azimuts, nous changent de la répétitive vulgate du MAH. Une vulgate tenant, si j'ose dire, de la "méthode Coué". Croyons-y et tout ira bien! 

Ce credo officiel possède au moins un mérite. Il laisse croire que les problèmes du musée se résument à une histoire de sous. Il faut dire que l'affaire n'est pas mince, et qu'elle tend fâcheusement à grossir. On évoquait un budget de 80 millions quand le projet de 1998 est ressorti d'un tiroir en 2007, à la suite d'une rencontre entre Patrice Mugny, municipal alors en charge de la Culture, et le député libéral Renaud Gautier. Le second se faisait fort de trouver des mécènes pour la moitié de la somme. Une somme devenue très élastique depuis. Le Municipal a accepté le 29 avril 2014 l'entrée en matière sur un crédit de plus de 139 millions, alors qu'aucun coup de pioche n'a par définition été donné. Imaginez la facture au final, quand le bâtiment sera livré en 2020 (ou plus tard). Le Stade de Genève No 2...

Le "forcing" du Cercle

Dans ces conditions, on comprend certaines hâtes. Il s'est ainsi créé cette année Le Cercle, conçu comme un lobby. Les signataires y déclarent leur adhésion sans faille au projet Jean Nouvel et à l'accord avec la fondation de Jean Claude Gandur, dont les millions ont remplacé ceux que Renaud Gautier n'a finalement pas repérés, même si le politicien se disait "à bout touchant" en 2009. L'union sacrée doit balayer les réticences. L'urgence le réclame. Elle semble justifier le fait que Charlotte de Sernarclens, par ailleurs présidente des Amis du MAH, se déploie avec la légèreté d'un char d'assaut pour arracher les signatures jugées importantes. Il ne subsiste selon elle et son comité qu'une poignée d'irréductibles, un peu semblables aux villageois d'Astérix, pour opposer des résistances au nom du patrimoine. On peut donc aller de l'avant. 

Il semble du coup vraisemblable que le bâtiment actuel se voit finalement pourvu d'une adjonction dans la cour, que l'architecte Jean Nouvel se chargera de faire entrer au chausse-pied. Pas plus longue pourtant que celle provoqués à la fin du XIXe siècle par la construction d'un Musée d'art et d'histoire (finalement permis par l'argent de Charles Galland), l'attente devient insupportable. Les rapports personnels s'enveniment. La situation pourrit. Le temps passe. Le projet, avec ses qualités, mais surtout ses défauts, aura tout le monde à l'usure. Le soutien à sa matérialisation tiendra du patriotisme. Hop Genève!

Une convention qui fait tousser 

Mais est-ce là le plus important? Non, et le journal "solidaritéS" vient de le rappeler avec un dossier bien étayé, signé par Tobias Schnebli dans le numéro du 15 mai 2014. Le véritable problème se situe au niveau de l'accord de partenariat conclu avec Jean Claude Gandur, ou plutôt sa Fondation Gandur pour l'art. Je ne rentrerai pas ici dans le débat politique sur l'origine de la fortune du milliardaire, aujourd'hui établi à Genève. C'est l'aspect privatisation qui m'intéresse. Une convention a été signée en 2010. Contre le financement d'une partie de travaux et le prêt (et non le don) de collections d'antiques et de peinture moderne (on n'y parle pas du mobilier du XVIIIe, digne de Versailles), la Fondation aura des pouvoirs exorbitants durant 99 ans. Tous les droits sont pour elle, toutes les obligations incombant au musée. 

Ce dernier ne retirera ainsi presque rien pour lui-même de la surface d'exposition gagnée. Il aura des frais permanents d'assurance, de gardiennage et d'entretien. Il devra accepter une exposition librement choisie par la Fondation tous les deux ans. Il lui faudra enfin "collaborer", un peu comme les Français sous l'Occupation. Si le privé n'accepte pas une proposition culturelle du MAH, il y a bien peu de chance qu'elle se matérialise. Or, en un siècle (enfin, 99 ans), bien des choses se passeront inévitablement. De nombreux présidents succéderont à Jean Claude Gandur, même si ce dernier devient très âgé. Que se passera-t-il après trois générations de mains liées? Je veux bien que la convention soit aujourd'hui revue à la baisse (rien ne filtre des tractations), mais tout de même.

Quid des réserves réelles du MAH? 

On voit que Genève se situe loin ici des cas alémaniques montrés comme "comparables". Maja Oeri, à Bâle, est une vraie mécène. Elle y va de sa poche, sans contre-partie. Un bâtiment par-ci. Un tableau ruineux par-là. A Zurich, Hubert Looser prête sa prestigieuse collection d'art contemporain, qu'il donnera si tout va bien. Il ne s'improvise pas co-directeur pour autant. A Berne, le nom de l'homme qui a payé le Zentrum Paul Klee se résume à la dédicace d'une salle... après sa mort. 

On arguera que le jeu genevois en vaut la chandelle. Les collections antiques de Jean Claude Gandur (dont on vu des fragments au MAH, à la Fondation Bodmer et à la Pinacothèque de Paris pour "Cléopâtre") seraient fabuleuses. Ses abstraits des années 1950 (découverts au Musée Rath) uniques. Mais tout cela prend de la place, alors qu'on proclame par ailleurs les réserves du MAH aussi inépuisables que le pétrole du Moyen-Orient. Une affirmation qu'il conviendrait cependant de vérifier au passage. Parler d'une "institution publique de premier ordre", comme le fait "solidaritéS", me semble audacieux. Certaines villes françaises de province ont mieux. Dire "le plus grand musée de Suisse" encore plus. Il suffit de regarder outre-Sarine. On voit que rien n'est clair dans les têtes, alors même que le projet se peaufine depuis des années!

Comment en finir avec les mauvaises habitudes? 

Sommes-nous arrivés au bout du compte? Hélas non! Une fois que le musée sera rouvert, d'autres problèmes surgiront. Ou referont surface. Le premier est celui de l'enrichissement des collections propres, le MAH ne disposant plus depuis de nombreuses années d'aucuns crédits d'acquisition de la Ville. Le rôle financier des Amis du musée n'a plus la portée qu'il avait vers 1930, ou 1950. Qui osera dans le public contre-balancer la Fondation Gandur? Qui a par ailleurs envie de donner à un musée aussi peu aimable? Il eut fallu pour cela tisser des rapports amicaux avec les riches amateurs au lieu de jouer aux chevaliers Ajax de l'éthique. Le MAH lave plus blanc. 

L'équipe sera de plus en grande partie la même à la réouverture. L'organisation surtout. Comment le MAH pourrait-il cesser d'être une énorme machine (environ 260 employés, alors que le Louvre n'en totalise que 2000) produisant avant tout des parlottes et de l'administration? Avec autant d'énergie gaspillée, le fonctionnement devrait au moins se révéler parfait. Or il n'est pas de semaine sans qu'une boulette revienne à mes accueillantes oreilles. Un jour, c'est l'équipe du pôle beaux-arts qui mendierait une audience de la Ville pour pouvoir déconcer les rapports humains avec sa responsable. Un autre, ce sont des techniciens qui auraient emballé toute une exposition, l'emportant sans que le conservateur ait pu vérifier le contenu des caisses. Un troisième, le MAH ne serait plus représenté à la conférence des musées suisses. Un quatrième, le contrat d'une des principales expositions de 2015 ne serait pas signé. Le commissaire extérieure attendrait le document... depuis des années.

Un sentiment d'impunité 

Alors, ils sont où les problèmes? Uniquement financiers? Ou ne résultent-ils pas d'un sentiment d'impunité? Aurélie Filipetti, la ministre française de la Culture, poutant peu réputée pour ses audaces, vient de congédier Anne Baldassari, la directrice du Musée Picasso, après plusieurs avertissements. On n'imaginerait pas Genève faisant de la sorte le ménage, surtout après la malheureuse (et finalement injuste) affaire Cäsar Menz. Le prédécesseur de Jean-Yves Marin, l'actuel directeur du MAH, avait été victime, rappelons-le, d'un mouvement d'humeur de Patrice Mugny après un rapport accablant. Mais qui oserait aujourd'hui rendre un tel rapport public? Personne! Nous sommes bel et bien entrés dans l'ère de l'opaque.

Photo (Laurent Guiraud): La maquette du nouveau musée, dans sa version de 2009. Elle a bien changé depuis. Et elle se modifiera peut-être encore...

Prochaine chronique le mardi 24 juin. Un énorme livre vient de paraître sur Andrea Mantegna. Pourquoi publie-t-on toujours d'énormes livres sur les mêmes peintres?

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