Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Pakistanais Rasheed Araeen élargit le domaine du Mamco

Crédits: Mamco, Genève 2018

Le Mamco sort de son cadre. Le Mamco change d'axe central. Le Mamco fait un pas de côté. La nouvelle série d'expositions, qui a commencé le 29 mai, a pour protagoniste un Pakistanais de 83 ans. C'est autour de Rasheed Araeen, né à Karachi, que tournent les actuelles présentations. Ces dernières se répondent les unes aux autres depuis un an et demi (en clair depuis l'arrivée au pouvoir de Lionel Bovier) «aux dépens de notre énergie». La chose suppose en effet davantage de travail qu'une simple cohabitation d'accrochages divers. Il s'agit désormais de faire globalement sens. 

Global est du reste bien l'adjectif qui correspond à l'actuelle fournée. «Nous essayons de réfléchir sur l'internationalisation du musée par rapport à un art dont la pratique s'est mondialisée. L'artiste que nous avons choisi (Araeen donc) semble emblématique de cet élargissement.» Notre époque est celle du post-colonialisme. Il n'existe aucune raison pour que l'histoire ne l'art ne s'en retrouve pas modifiée. «De Rasheed Araeen, nous offrons six décennies de création allant des premières production au Pakistan à ses œuvres actuelles». Présentées au troisième étage du Mamco, ces dernières marquent le retour de l'homme à la peinture depuis 2011. «Retrouvailles». C'est la grande synthèse. Si la forme peut de prime abord sembler une abstraction géométrique, cette dernière cache les noms des grands penseurs de l'époque abbasside (1), écrits dans un arabe stylisé. Nous restons cependant dans un univers laïc. Comme l'explique le cartel (les explications sont désormais remarquables de clarté au Mamco), l'Islam représente pour Araeen davantage «une somme de savoirs qu'une religion en soi».

Emigré à Londres en 1964 

Avant d'arriver là, le visiteur a suivi le parcours proposé au premier étage. Il a vu l'artiste passer d'une abstraction évoquant un peu la peinture française des années 50 à de grandes installations minimalistes au cours de la décennie suivante. Métal ou bois. Apparaît alors le thème, devenu récurrent, de la grille formée de lattes entrecroisées. Le Pakistanais se situe à la pointe de l'époque. L'ingénieur a émigré en Grande-Bretagne sans quitter pour autant son métier en 1964. C'est à Londres qu'il découvre un sculpteur comme Anthony Caro (1924-2013). Il serait aussi permis de voir un lien avec les constructions blanches de Sol LeWitt. A une différence près. Araeen colore violemment. Il reste marginal pour des raisons ethniques. L'Angleterre d'alors, traumatisée par la récente perte de ses colonies (dont faisait partie l'Inde, qui a explosé à la fin des années 1940 pour donner le Pakistan), n'est pas prête à donner le statut d'artiste à des gens qu'elle qualifie encore «de couleur» (2). 

Ce racisme ouvert pousse l'émigré dans la politique. Araeen adhère aux Black Panthers en 1972. Il produit maintenant des œuvres en forme de tracts: photos, collages, performances de rue. Ce sont des dénonciations, souvent violentes. Araeen imagine bientôt des sortes de retables où se mêlent les publicités occidentales, le sang des bêtes égorgées l'Aïd al-Adha et celui des hommes victimes des guerres du Moyen-Orient. Ces polyptyques, qui comportent en général neuf toiles, proposent une croix figurative centrale avec des panneaux verts aux angles. Le vert est la couleur de l'Islam. Leur auteur se bat par ailleurs pour exposer. La première manifestation brassant les origines se voit organisée par la Hayward Gallery en 1988 seulement. C'est «The Other Story». Un an après, le Centre Pompidou et la Villette imaginent sur le même principe «Les magiciens de la Terre», qui connaît un échec critique et public presque total. Il faut du reste remarquer que, si l'Angleterre s'est bien rattrapée depuis, Paris abandonne toujours les artistes de l'ex-Tiers-Monde aux fondations privées (3).

Un Tchèque de Zurich 

Comment entourer le Pakistanais, dont la rétrospective organisée par Nick Aikens vient d'Eindhoven aux Pays-Bas et partira ensuite pour d'autres villes dont Moscou? Le choix du Mamco peut sembler paradoxal avec le Tchèque Vaclav Pozarek, installé en Suisse alémanique. Les seules convergences seraient dues au fait que Pozarek est un ancien élève d'Anthony Caro et qu'il est passionné par l'abstraction à la Richard Paul Lohse. L'homme n'en offre pas moins aussi un aspect périphérique. Il est contemporain des minimalistes américains sans avoir bénéficié de la même audience. Il y a en lui un immigré d'Europe de l'Est et un artiste vernaculaire. Double handicap. Le Mamco en propose de Pozarek des dessins, que je trouve personnellement très beaux, et des sculptures à la limite du rien. «Paradies Tür» est une palissade. «Tür» une simple porte. La chose se résume au mot-titre. 

La série de présentations se voit complétée par des peintures abstraites bien rigides de Julije Knifer, un Croate mort en 2004. «Le Mamco possède plusieurs de ses œuvres, offertes par sa succession.» D'autres constituent un dépôt des héritiers. On retrouve l'idée de Lionel Bovier que le Mamco constitue un musée doté d'une collection, et non une simple Kunsthalle. Le Cabinet d'arts graphiques tout neuf abrite le Japonais Yuichi Yokoyama. Un proche de la manga. Le côté global se voit enfin accentué par un prêt de pièces provenant de la Sarjah Art Foundation, située dans les émirats. Le titre de cette dernière exposition tient du manifeste. «We Began by Measuring Distance». Cette distance a aujourd'hui tendance à s'abolir. 

(1) Les califes abbassides ont régné de 750 à 1278.
(2) La France avait pourtant fait fête aux grands maîtres de l'estampe japonaise, alors presque contemporains, dès les années 1860. Il suffit de relire les frères Goncourt.
(3) Ce sont les fondations Cartier et Vuitton qui montrent le plus l'Afrique. L'Indien Suboh Gupta est jusqu'au 26 août à la Monnaie. Je vous en parlerai un de ces jours.

Pratique

«Rasheed Araeen, Une rétrospective, Vaclav Pozarek, «We Began by Measuring Distance», Julije Knifer», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 9 septembre. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 18h.

Photo (Mamco): L'affiche, sur une peinture de Rasheed Araeen.

Prochaine chronique le vendredi 1er juin. Le Musée historique de Lausanne a fait peau neuve.

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."