Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le non au MAH à la sauce Nouvel ne doit pas boucher longtemps l'avenir

Crédits: RTS

Rude journée! Au moins aura-t-elle eu le mérite d'être la dernière du genre pour un certain temps. Les Genevois (enfin les habitants de la commune de Genève!) ont refusé à 54,34 pour-cent le projet Nouvel-Gandur-Conseil municipal. La décision apparaît nette, d'autant qu'il y a eu sur ce sujet local beaucoup de votes blancs. Le magistrat en charge «prend acte», comme on dit ces cas-là, alors qu'il s'était personnellement engagé. Trop, peut-être. La Ville n'aurait pas du appeler le Canton à sa rescousse... 

Inutile de faire ici du triomphalisme, même s'il est bien clair que j'ai coché sur mon bulletin la case «non». D'abord, la campagne a trop duré. Elle fatigué les deux parties. La lassitude est devenue toujours plus visible, à mesure que les arguments tournaient en rond. On est du coup arrivé aux attaques personnelles. Se sentant diffamé, Jean Claude Gandur a attaqué le journal «Le Courrier», qu'il sait pourtant en mauvaise posture financière. Un ancien conseiller d'Etat, que je croyais disparu, s'est répandu en perfidies sur Exem, l'affichiste des «non», trouvant chez lui un peu d'antisémitisme. Sami Kanaan a enfin trop facilement traité d'élitistes et de ringards ceux qui n'étaient pas favorables au grand musée avec restaurant panoramique. Il ne faut aujourd'hui plus y penser, mais panser tout ça.

Des politiciens sûrs d'eux-mêmes 

On n'en serait sans doute pas arrivé là si la Municipalité ne s'était pas montrée si sûre d'elle-même. Peu de politiciens croyaient, au début de l'année dernière, à la possibilité d'un référendum. Il n'y avait, officiellement, que quelques irréductibles opposants. Le village d'Astérix. L'été dernier, les listes de signataires se révélaient pourtant bien plus nombreuses que la loi le requiert. Au début de la campagne, avant le scrutin du 28 février, le non semblait encore infime par rapport au oui. Il faut dire que les moyens financiers mis en oeuvre n'avaient aucune commune mesure. La Ville pouvait en plus museler ses fonctionnaires au nom du droit se réserve. Et les lobbys jouer à plein. C'était un gros chantier que le MAH, avec ses 131 millions... 

Et puis le non a pris de l'ampleur. Tant pis si ce n'est pas toujours pour les mêmes raisons. La coalition restait en effet improbable, du moins aux yeux du politique. C'est oublier que les partis ne représentent plus grand chose. Ils constituent des survivances. Chacun fait de nos jours son marché parmi les idées qui circulent. Certains tenaient au bâtiment de Marc Camoletti tel qu'il se présente aujourd'hui. D'autres s'étonnaient de l'absence d'un véritable projet muséal. Beaucoup se méfiaient du partenariat (sur un siècle!) avec la Fondation Gandur pour l'Art. Quelques-uns doutaient même de la compétence de l'équipe aujourd'hui à la barre du MAH. Cela faisait beaucoup de raisons de voter non.

Retrait du mécène

Certains verront dans le refus final de la frilosité. De l'immobilisme. Voire une peur viscérale devant la culture. Le coeur devrait toujours l'emporter pour eux sur la raison (un vieil héritage de Rousseau). Mais il faut tout de même bien admettre que, sous les paillettes du grand don du grand mécène (qui s'est retiré avec ses sous aussitôt connue l'issue probable du vote le 28 février), se cachait pour les Genevois une redoutable aventure. Que voudront voir les gens dans un siècle? Combien de fois aura-t-on réparé entre-temps le bâtiment de Jean Nouvel (je signale que Lucerne a déjà dû replâtrer son Kongresshaus)? Et quelle somme aura coûté au final ledit édifice, aux alentours de 2024? 

Dans ses premières déclarations, Sami Kanaan a dit vouloir remettre au plus vite un projet sur la table. C'est bien. On y est arrivé pour le MEG. Lausanne l'a réussi pour son Musée cantonal des beaux-arts. Ce musée coûtera cher, à moins de trouver un vrai mécène. Bâle, dont le nouveau Kunstmuseum ouvrira à la mi-avril, y est parvenu, mais c'est Bâle. Une cité dont le musée a en plus bonne réputation. De là à dire que le message donné aux donateurs a été mauvais le 28 février... Je pense au contraire que la présence écrasante d'un homme comme Jean Claude Gandur aurait découragé les gens de donner tant leur argent que des oeuvres d'art.

Le refus d'un plan B 

Reconnaître que la réflexion prendra du temps est juste. Mais à qui la faute? L'absence du fameux «plan B» tient à nouveau du péché d'orgueil. A trop se montrer sûr de soi, à force de dire qu'il n'existe pas d'autre solution que celle de combler la cour, le débat s'est forcément vu limité. Il faut aujourd'hui le ranimer. Mettre du monde (et si possible pas des ergoteurs) autour de la table. Des deux bords. Il doit exister une solution. Celle-ci mettra en valeur un bâtiment ayant son charme, des collections qui sont ce qu'elles sont (une partie des «chefs-d'oeuvre remplissant les caves» tient du mythe) et une équipe bien maltraitée. Il n'y a pas que des incapables au MAH, même si la politique d'engagement s'est souvent lourdement trompée. Alors, ne perdons pas trop de temps, même si nous ne rattraperons à la course ni La Chaux-de-Fonds (ouverture le 12 mars 2016), ni Bâle, ni Lausanne, ni le Kunsthaus de Zurich, où l'on a su ménager l'avenir. Mais c'est Zurich...

Photo (RTS): La présensation de l'affiche d'Exem lors d'une conférence de presse des "contre" au MAH.

Prochaine chronique le mardi 1er mars. Petit tour à la Maison d'Ailleurs d'Yverdon, qui danse avec les étoiles.

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