Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Nigeria revisité du Musée Barbier-Mueller

«Je vous présente un homme étonnant. Il a non seulement été conservateur au British Museum, mais il s'agit aussi d'un romancier à succès.» Jean-Paul Barbier-Mueller a su intriguer son monde, l'autre jour rue Calvin, pour la présentation des «Arts du Nigeria revisités». Il s'agissait pour le Genevois d'introduire Nigel Barley, qui a décoiffé le très empesé monde scientifique avec des livres comme «Un anthropologue en déroute» ou «L’anthropologie n'est pas un sport dangereux». Comment oser amuser, alors qu'un texte universitaire se doit d'ennuyer? L'humour dérange. Il risque de refaire enfin penser. 

«Nigel Barley a accepté de devenir le commissaire d'une exposition sur un pays très vaste», poursuit Jean-Paul Barbier-Mueller. «Le Nigeria constitue en plus une nation composite, avec une multiplicité d'ethnies dont les unes débordent sur le territoire des autres. Certaines sont peuplées et célèbres, comme les Yoruba. D'autres apparaissent minuscules, et demeurent inconnues.»

Une archéologie en danger de mort 

Le collectionneur et créateur de musée tenait par ailleurs à lancer un avertissement, que les bien-pensants peinent à entendre. «Le Nigeria possède une archéologie unique en Afrique. Il y a là 3000 ans d'art. Ces antiquités sont menacées. Se trouvant au nord du pays, elles sont dans un territoire musulman devenu non seulement intégriste, mais iconoclaste. Un bon fidèle détruira comme idole l'objet qu'il trouvera dans son sol. Un moins bon fidèle le vendra en douce à un marchand, qui le fera passer un Occident. Quand on voit se qui s'est passé à Mossoul, on se pose des question sur les méfaits réels des fouilles clandestines, auxquelles je suis pourtant par principe opposé.» 

Mais revenons à Genève, et à l'exposition actuelle. Elle aligne des pièces souvent sans lien de parenté, vu les artifices de la géographie coloniale et post-coloniale. «Pourquoi des arts revisités», explique en français Nigel Barley. «D'abord parce que la légende veut que les Barbier-Mueller aient vendu tous leurs objets nigérians au Musée du Quai Branly. C'est faux. J'utilise ensuite le terme pour des raisons de présentation. Ce que vous voyez ici n'a pas grand rapport avec ce qui se passe sur le terrain. Vous retrouvez, astiquées, soclées, mises en lumière, des œuvres qui vous avez connues emballées dans des chaussettes sales. Ce qui se voyait empoigné à pleines mains est désormais déplacé avec d'infinies précautions et des gants stériles.»

L'art contre la science

Nigel Barley est au cœur des dissensions secouant le monde ethnographique, le mot «ethnographie» frôlant par ailleurs de nos jours le politiquement incorrect. «Il existe un conflit évident entre ce qui relève de la valorisation d'un art et ce qui est supposé donner des informations.» Conclusion. «Ici, j'ai essayé de donner satisfaction aux tenants de ces deux pôles antagonistes. Chaque pièce sélectionnée a été auscultée. Nous avons consulté tous les experts internationaux possibles et imaginables. Il y a donc dans le catalogue un vrai texte pour chacune d'entre elles. Quand on ne sait rien, on trouve toujours quelque chose à dire.» 

Il faut préciser que les 112 «items», pour parler comme les gens de musée anglo-saxons, se situent à un très haut niveau de qualité. «L'Afrique ne produit pas que des chefs-d’œuvre», reprend Jean-Paul Barbier-Mueller. «Elle a ses grands artistes et ses tâcherons.» «C'est pourquoi nous avons pris les chefs-d’œuvre», poursuit Nigel Barley. «Nous nous demandons pourquoi ils sont importants. Je pense à un sceptre du XIIIe siècle, acquis au Togo. Il se révèle fait d'un alliage de cuivre. Or, à l'époque, le cuivre était presque aussi précieux que l'or.»

Atlantide africaine 

Ce cavalier est figuratif. Classique. Il se situe aux antipodes de ce que l'on imagine être l'art africain. C'est l'occasion pour Nigel Barley de rappeler de vieilles querelles de savants. «Au début du XXe siècle, Leo Frobenius avait formulé l'hypothèse d'une Atlantide africaine. Il voyait une parenté entre certains bronzes découverts au Nigeria et les créations des Etrusques.» Est ensuite venu un moment d'oubli. «Vers 1940, il y a eu la redécouverte d'Ifé, avec ses visages de terre cuite réalistes. Ifé se trouve au coeur de l'identité Yoruba. Les Yoruba sont-ils du coup leurs auteurs? Non. Ils sont venus plus tard. Il s'agit de l’œuvre d'une autre ethnie, aujourd'hui disparue.» Petit rire. «On n'en garde pas moins, parfois, le mot Yoruba pour ne fâcher personne.» 

Nigel Barley revient enfin sur la présentation actuelle, magnifique, mais d'un goût typiquement occidental des débuts du XXIe siècle, puisque ici aussi il y a des modes. «C'est forcément calme. Un peu froid. En tout cas très lisse. Rien à voir avec des masques servant à ces mascarades qui forment, en Afrique, l'image même du spectacle total.» Ce prêté a cependant connu son rendu. «J'ai pris, dans les réserves des Barbier-Mueller, quelques objets reflétant la période coloniale anglaise. On y voit l'altérité selon les Africains. L'écran d'ancêtre Ijo Kalabari, juste derrière moi, constitue ainsi la projection déformée que les Africains se faisaient alors de nous.» 

Sur ce, je vous laisse. Il sera bien sûr à nouveau question une fois de cette somptueuse exposition sur trois étages (en comptant la mezzanine). Comme celle de nombres de musées privés et de galeries non moins privées, elle aide à ne pas désespérer de Genève.

Pratique 

«Arts du Nigeria revisités», Musée Barbier-Mueller, 10, rue Calvin, Genève, jusqu'au 30 août. Tél. 022 312 02 70, site www.barbier-mueller.ch Ouvert 365 jours par an de 11h à 17h. Photo (Studio Ferrazzini-Bouchet): Un choix de pièces montrées pour montrer toute la diversité du Nigeria.

Prochaine chronique le dimanche 12 avril. Retour à Londres pour l'exposition photographique "Salt and paper" à la Tate Britain.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."