Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Musée Rath propose ses "Révélations" photo. Echec total

Crédits: Felix Nadar/Fondation Auer-Ory

Je m'attendais au pire. C'est encore pire. On ne peut pas dire en plus que le titre, «Révélations», joue sur la modestie. L'affiche offre à son spectateur un grand blanc, comme un éclair de flash. Il n'y a cependant ni éblouissement, ni aveuglement possibles. L'exposition du Musée Rath tient de l'énorme kouglof indigeste. Sortez le bicarbonate. Prévoyez le laxatif. Qu'est-ce qui a pris à la Ville de vouloir fédérer en une seule manifestation le contenu de 13 institutions cantonales et municipales en matière de photographie? 

L'aventure, qui se termine aujourd'hui si mal, remonte loin. Il y avait au départ, vers 2007, l'intéressante idée d'une exposition sur Jean-Gabriel Eynard (1775-1863). On sait que l'homme, après avoir été banquier, collectionneur et défenseur des Grecs contre les Turcs, s'est découvert une passion pour le daguerréotype dès 1840. L'homme devint donc l'un des premiers photographes du monde. Il y avait d'autant plus matière à monter une rétrospective qu'un important lot de plaques du Genevois s'est discrètement retrouvé à la vente il y a quelques années. La Ville a d'ailleurs bien failli rater l'offre généreuse que lui faisait la propriétaire, membre d'une famille patricienne de la cité. Elle consentait un prix d'amis. Genève a tout de même fini par lâcher 900 000 francs en 2013, a-t-on récemment appris à la conférence de presse de «Révélations». Un minimum.

Le choix du choix

Prévue en «pool» avec le Getty de Los Angeles, qui possède nombre d'Eynard, l'affaire a capoté, suite notamment au décès de l'un des deux commissaires. Après diverses péripéties (dont une jolie idée sur l'auto-représentation), le projet est devenu un éclairage sur les fonds genevois. L'ensemble des fonds. La totale. La chose permettrait de montrer au passage quelques beaux tirages du fonds Boissonnas, acquis en 2011 par la Ville pour deux millions, après plusieurs décennies d'hésitations et de revirements. Autour du Centre d'Iconographie genevoise, où sont déposé les ensembles Eynard et Boissonnas, s'agglutineraient les musées et centres d'art s'occupant (notamment) de photo. Le tout devrait rentrer au chausse-pied dans le Musée Rath, qui reste tout de même plus petit que le Louvre. L'exposition était prévue pour 2013-2014. Puis elle a disparu des programmes. 

C'est finalement le 27 mai 2016, en guise de lever de rideau aux «50 JPG» (alias les «Journées de la photographie») que la chose s'est matérialisée. Chaque institution a effectué une pré-sélection dans ses archives ou ses réserves, que ce soit le Mamco, le MEG ou le Jardin botanique. Il fallait bien que quelqu'un décide au final, même s'il y avait un bien inutile comité scientifique. Assistante conservatrice aux Musées d'art et d'histoire, Mayte Garcia (1) s'est attelée à cette besogne. La commissaire a donc fait le choix du choix, tout en gardant beaucoup. Que dis-je? Trop. Bien trop. Il y a tant de choses (et notamment d'albums) au Musée Rath que le public se croit par instants dans un vide-grenier. Je plains la pauvre Philippa Kundig, qui a dû concevoir un décor pouvant contenir tout ça. Mesquins, riquiqui même, les espaces ressemblent inévitablement à des corridors. 

Manque de justifications

Et la photo, au milieu de tout ça? Eh bien, elle se retrouve dans tous ses états. Artistique. Documentaire. Militante. Bonne. Mauvaise. Difficile trouver un point commun entre le Musée de la Croix Rouge (et du Croissant rouge) et le Fonds municipal d'art contemporain. Le film argentique (puisque nous restons la plupart du temps avant le numérique) peine à établir un lien. Il aurait fallu justifier certaines oppositions avec beaucoup de mots, alors qu'il n'y avait déjà pas assez de place pour évoquer au public dans des cartels les critères minimalistes du Cabinet des arts graphiques du MAH au temps de Rainer Michael Mason. C'eut pourtant été nécessaire. Urs Lüthi ou Marina Abramovic en 1970, c'est déjà de l'archéologie.

Le visiteur ne peut hélas pas se raccrocher à beaucoup de belles images. Mayte Garcia parle toujours de «trésors cachés», mais il n'y en a peu ici. Il ne faut s'attendre à voir l'Irving Penn tirage platine à 150 000 dollars ou l'Andreas Gursky pour milliardaires. C'est une prise de position, apparemment. Il existe à ce qu'il paraît, une merveilleuse solarisation de Man Ray au Cabinet des arts graphiques. Elle n'est pas là. Seule la Fondation Auer-Ory, qui a fourni par ailleurs nombre d'appareils rares créés à Genève au XIXe siècle, s'est souciée de montrer de grands classiques. Victor Hugo mort par Nadar. La «Nativité» de Margaret Cameron. Magnifiques. Mais isolés.

Collisions d'images 

Le visiteur risque donc de perdre pied avant même de descendre dans les sous-sol, où l'attend le plus dur. Il est vite saturé d'images entrant en collision. En détaillant l'accrochage, je me dis qu'il eut mieux valu traiter les institutions (ou du moins certaines d'entre elles, quitte à faire de jalouses) une par une. J'imagine ainsi une exposition sur la photo ethnographique, qui se terminerait avec les images méconnues de Jonathan Watts. Je vois une rétrospective des commandes que le Département de la construction passait intelligemment dans les années 1990 (l'intelligence s'est perdue depuis) à des artistes locaux comme Didier Jordan ou Jacques Berthet. On pourrait aussi imaginer de mettre une fois en valeur, avec une exposition-dossier, un pionnier genevois comme Jean-Louis Populus, au nom admirable. 

Il est bien sûr possible de considérer «Révélations» comme un simple prélude. Un amuse-gueule. Mais avec un hors-d’œuvre restant déjà sur l'estomac, cela me semble mal parti.

Pratique

«Révélations, Photographies à Genève», Musée Rath, Place Neuve, Genève, jusqu'au 11 septembre. Tél.022 418 33 40, site www.rath-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Pas de catalogue. Dans le fond, cela vaut peut-être mieux.

(1) Aucun rapport avec l'ex-épouse de Prince du même nom.

Photo (Félix Nadar): Victor Hugo sur son lit de mort par le plus célèbre photographe portraitiste de son temps.

Prochaine chronique le mercredi 1er juin. Mamco. Lionel Bovier propose ses premières expositions en temps que directeur.

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