Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / Le Musée Rath fait tapisserie

Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Dans l'immense donation (imprudemment?) faite à la Ville de Genève en 1890 par Gustave Revilliod, avec le bâtiment de l'Ariana, figuraient des tentures flamandes du XVIIe siècle. A côté de la série la plus complète conservée de "L'Histoire de Constantin" se trouvaient deux pièces de celles d'une "Histoire de Decius Mus". Y était racontée la fin édifiante du consul qui se sacrifia aux divinités infernales, afin d'assurer une victoire romaine.

Depuis 1949, nul n'avait revu ces tapisseries, qui demandaient une restauration. Celle-ci a été effectuée pour l'exposition "Héros antiques". Elle célèbre à sa manière les 1700 ans de l'édit de tolérance, promulgué à Milan par celui qui passe pour le premier empereur chrétien. Vanter Constantin en France, sous Louis XIII et Louis XIV, c'était raviver la flamme catholique et rappeler le baptême de Clovis, acte fondateur de la monarchie, ou la conversion d'Henri IV. On aurait pourtant pu dire, en pays protestant, "Henri l'Apostat", comme les chrétiens du Ve siècle se surnommèrent "Julien l'Apostat" le successeur de Constantin qui voulut revenir au paganisme...

Quatre commissaires

Mais revenons à l'exposition actuelle, proposée dans les salles hautes et basses du Musée Rath. L'idée était à la fois de rappeler un personnage historique, de vanter l'art aujourd'hui bien démodé de la tapisserie et de montrer les richesses présentes ou futures du Musée d'art et d'histoire (MAH). Cela fait beaucoup. Autant dire que la manifestation, égaillée dans toutes les directions, finit par ne plus ressembler à rien. Quatre commissaires pour l'assumer, en plus, c'était énorme. "Trop de cuisiniers gâtent la sauce", dit justement un proverbe allemand.

En dépit de la qualité de certaines œuvres présentées, Constantin se perd ainsi en cours de route. Il est vrai que les héros annoncés étaient au pluriel. L'ensemble textile est dominé, et de haut, par l'envoi de la Fondation Toms-Pauli de Lausanne. Rappelons qu'elle est issue d'un legs, en 1993, de plus d'une centaine de pièces par un couple anglais établi en Pays de Vaud, les Toms. Le nom de Pierre Pauli (le mari décédé de la galeriste Alice Pauli) a été poliment ajouté pour rappeler l'existence d'une Biennale de la Tapisserie de Lausanne, depuis longtemps disparue. C'est donc aux Toms que l'on doit les immenses tentures du rez-de-chaussée où les guerres de l'empereur Vespasien le disputent aux hauts-faits de Scipion.

Un peu de tout

Dans ces conditions, on voit mal comment annoncer les lendemains radieux du musée. La Fondation Toms-Pauli finira bien sûr dans le nouveau pôle lausannois, dont la concrétisation avance autrement plus vite que celle des projets genevois. Il aurait fallu sortir d'autres pièces des réserves du MAH. Or la plupart d'entre elles viennent soit de la Fondation Gandur pour l'Art (l'archéologie classique), soit d'autres institutions. Si l'emprunt à Leipzig d'une fabuleuse intaille constantinienne en améthyste se justifiait, fallait-il vraiment aller jusqu'à Toulouse emprunter des copies modernes de sculptures romaines?

A part ça, il y en a effectivement pour tous les départements du MAH, ou presque. Le Rath abrite des tissus coptes et des gravures du XVIIe siècle d'après Charles Le Brun. Des moulages d'après l'antique de l'Université et des monnaies. Beaucoup de pièces, que le visiteur un peu bigle peut découvrir projetées en grand au mur. Une bonne idée. Des éléments d'armure et des pistolets sont même entrés au forceps. Après tout, pourquoi pas eux?

Décor minimal

Sobre jusqu'à l'ennui, le décor coloré aplanit les incongruités. Nous sommes dans le minimal. Le mieux de l'exposition se révèle finalement le catalogue. On a eu l'idée de demander des vrais textes à des universitaires locaux comme Jan Blanc ou Lorenz Baumer. "Héros antiques" serait-il, finalement, une exposition à lire?

Pratique

"Héros antiques", Musée Rath, place de Neuve, Genève, jusqu'au 2 mars 2014. Tél. 022 418 33 40, site www.ville-ge.ch/mah Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogue édité par 5 Continents, 192 pages. Photo (MAH): "Le triomphe de Titus et Vespasien", tapisserie de Bruxelles, XVIIe siècle.

P.S. Je profite de l'occasion pour m'étonner que le Musée d'art et d'histoire n'ait toujours pas posé d'affiches pour son exposition Konrad Witz. Il a pourtant trouvé les moyens pour faire de la publicité au moment des vacances, dites "de pomme de terre". Elles disaient "Si vous avez la patate, allez au musée", ou quelque chose d'approchant. La honte a oblitéré mes souvenirs.

Prochaine chronique le mardi 3 décembre. Le Kunstmuseum de Berne présente la sculpture de Germaine Richier. Magnifique!

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