Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Musée de la Réforme remet en route sa presse à bras

Crédits: DR

L'an dernier, afin de célébrer les 500 ans de l'émergence de Luther en Allemagne, le Musée international de la Réforme s'attaquait à un gros morceau. Il s'agissait de retirer page après page la Bible, en utilisant comme point de départ la version Bayard. Pour «Print!» (c'était le titre), Pierre-Yves Schenker avait reconstruit à Yverdon une presse reprenant le modèle à bras en bois utilisé durant des siècles. Les visiteurs de l'institution se voyaient prié d'utiliser de l'huile de coude afin d'imprimer aussi proprement que possible une feuille qu'ils pouvaient emporter chez eux. 

«La Bible finale, la voilà», explique aujourd'hui Gabriel de Montmollin. Elle se trouve dans une boîte transparente. Je ne parlerai pas de la ressemblance de cet objet unique avec un reliquaire. La chose ferait mauvais effet en ces lieux. N'empêche que ce n'est pas cet exemplaire que consulte le public, mais un autre, tiré sur un papier plus banal («industriel même»). S'y retrouvent les illustrations de John Armleder (un gros rond doré), de Mai-Thu Perret, de Sylvie Fleury (je vous rassure tout de suite, pas de «shopping bags» cette fois) et les images nettement plus figuratives de Marc Bauer. Quatre artistes contemporains nés à Genève, ou liés de près à la ville. Une manière comme une autre de rajeunir l'iconographie chrétienne, le protestantisme n'ayant guère constitué avant le XXe siècle une religion d'images. Bien au contraire!

Une somme en sept volumes 

«Nous n'allions pas laisse dormir notre presse. Elle est devenue notre objet fétiche.» Pour 2018, la machine a cependant changé de place et surtout de type d'ouvrage, même si sa fonction reste bien entendu identique. Il fallait tourner autour d'un autre grand livre. Il s'agit de «Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples» de Jean-Frédéric Bernard (vers 1680-1744), illustré majoritairement par Bernard Picart (1673-1733). Un ouvrage de 3800 pages, en sept gros volumes, livré sur de nombreuses années à Amsterdam, où les deux hommes étaient venus se réfugier de France «pour cause de religion». Je rappelle la Révocation en 1685 de l'Edit de Nantes, tolérant, par Louis XIV et la fuite éperdue qu'elle avait engendrée.

«Il s'agit là d'un ouvrage novateur», insiste Gabriel de Montmollin. «Pour la première fois, toutes les confessions connues se retrouvaient mises sur plan d'égalité.» Le Provençal (Bernard) et le Parisien (Picart) prêchaient cependant pour leur paroisse. «Les duettistes tendaient à montrer que tous les rites tenaient de la superstition. Où que l'on se trouve dans le monde, un clergé vient s'interposer entre l'homme et la divinité. Il s'agit de laisser le peuple dans l'ignorance. Nous nous situons avec cet énorme ouvrage au seuil du siècle des Encyclopédistes et des Lumières.» Seul Amsterdam pouvait alors autoriser une telle publication... arrivée sous le manteau (un très gros manteau, cette fois!) à Genève ou en France. L'entreprise, dont Picart n'a pas vu la fin, remplacé par un autre illustrateur après sa mort, a connu un gros succès. «Il s'est en tout vendu des différentes éditions 6000 exemplaires, chacun d'eux coûtant le prix alors phénoménal de 154 florins.»

Le Turc sur une escarpolette 

Il n'est cette fois bien sûr pas question de réimprimer la totalité de la chose, exposée dans une vitrine, afin que les visiteur puissent admirer la qualité de la mise en page, de l'impression et surtout des gravures. «Il y avait eu un gros effort intellectuel pour s'abreuver aux meilleures sources alors disponibles.» Mais en cette époque d'ethnographie pour le moins embryonnaire, il subsistait beaucoup de fantaisie, si ce n'est d'invention. Gabriel de Montmollin a ainsi retenu un Ottoman sur une escarpolette (qui n'est d'ailleurs pas de Picart) pour l'affiche de ses «Figures insolites du XVIIIe siècle». Ce n'est pas tout à fait un hasard. L'époque a adoré ce quelle a appelé des «turqueries». 

De quelle manière les visiteurs interviennent-ils cette année? Aucun texte. Il y a quelques illustrations. Oh, ce ne sont pas les cuivres originaux! «Les planches sont des nyloprints», avoue le directeur, qui explique la confection pour le moins complexe d'une telle chose. J'ai juste retenu qu'il y avait bien effectivement quelque part une solution de nylon, comme pour les bas féminins. Toujours est-il que cela marche. La plaque se voit placée encrée dans la presse, avec une feuille de papier au-dessus. Il en ressort une impression tout ce qu'il y a de plus convenable. Les figurines choisies se révèlent bien entendu spectaculaires. Il ne s'agit cependant pas des très grandes illustrations de Picart, qui peuvent couvrir une double page.

Travaux en vue

Je profite de l'occasion pour dire que le haut du bâtiment occupé va entrer en travaux. La chose n'avait pas été faite au moment de la transformation du rez-de-chaussée de la Maison Mallet des années 1720 en musée. «Les fenêtres bouchées devraient se voir rouvertes.» On sera alors plus près de l'idée de l'architecte Jean-François Blondel, qui avait été mandé de Paris par une famille patricienne. L'Eglise protestante va louer ce qui sera sans aucun doute vanté comme un «lieu d'exception». Je ne sais pas à qui. De richissimes Russes? Des Chinois? L'avenir, qui sait tout, nous le dira bien une fois.

Pratique 

«Figures insolites du XVIIIe», Musée international de la Réforme, 4, rue du Cloître, Genève, jusqu'au 19 août. Tél. 022 310 24 31, site www.musee-reforme.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (DR): L'affiche de la manifestation.

Prochaine chronique le vendredi 25 mai. Le musée des Arts décoratifs parisien expose à son tour le courturier Martin Margiela.

 

 

 

 

 

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