Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / Le Musée Baur sort ses nappes bouddhiques

Bien sûr, ce sont des nappes d'autel. Mais Nicole Gérard, la décoratrice du Musée Baur, a décidé de les présenter comme des tableaux carrés. Les brocart japonais, tissés au XVIIIe ou au XIXe siècle, se voient donc présentés aux murs entourés de cadres. Certains se sont cependant vus artistement pliés et entourés d'autres objets de l'époque Edo (1603-1868). Histoire que les visiteurs comprennent bien de quoi il retourne, un autel bouddhique a même été installé dans l'une des salles d'exposition temporaire, situées en sous-sol. 

Avec "Textiles bouddhiques japonais", l'institution privée genevoise termine sa série de catalogues, initiée par Pierre-François Schneeberger, le premier conservateur, dans les lointaines années 1960. Comme le rappelait le soir du vernissage Jean-Pierre Zehnder, l'actuel président, Alfred Baur a institué la fondation il y a septante ans. Le bâtiment a ouvert ses portes voici cinquante ans. Le musée s'est peu à peu ouvert aux donations et aux exposition venues de l'extérieur. Il n'en tourne pas moins autour d'une collection de quelque 9000 pièces, formée par un seul homme que presque plus personne n'a aujourd'hui connu. Baur est mort en 1951.. 

L'actuelle exposition est magnifique. Le plus simple, pour en parler et et évoquer le (très gros) catalogue qu'elle a écrit reste d'en parler avec Helen Loveday.

 

Helen Loveday: "Ce n'est pas le tissu qui est religieux, mais l'usage que l'on en fait"

Ce douzième catalogue, Helen Loveday, est-il bien le dernier de la série?
Très probablement. Il ne reste pas grand chose à publier. Cela ne signifie pas que le travail soit terminé pour autant. Les premiers tomes, voués à la céramique chinoise, étaient en noir et blanc. il faudra un jour les actualiser en couleurs. Je ne pense pas de plus qu'un ouvrage soit jamais définitif. J'imagine plutôt une série de catalogues comme un cycle continu. 

Le sujet, les "Textiles bouddhiques japonais", semble peu courant.
En effet! Et il n'existait rien de spécifiques sur les nappes d'autel, qui constituent le sujet de l'exposition, alors que le kesa, ou habit du moine, a fait l'objet de nombreux livres. Il faut dire que ces nappes demeurent mal identifiées, surtout dans les institutions occidentales. Les gens les prennent pour des coupon de tissu. Elles sont pourtant doublées, et portent souvent des inscriptions dédicatoires... 

Comment Alfred Baur a-t-il acquis cet ensemble de quelque 120 pièces?
D'un coup, d'un seul. Il a acheté le lot à son principal marchand Tomita Kumasaku en 1927. Ce dernier avait mis dix ans à le constituer. Il faut dire qu'il ne retenait que les brocarts les plus rares et les plus précieux, alors qu'il existe des nappes bouddhiques toutes simples. On aurait pu imaginer que la collection prenait avec cet ensemble une direction nouvelle. Ce n'a pas été le cas. Baur n'a plus jamais désiré aucun autre textile japonais. 

Qu'est-ce que ces tissus ont de bouddhique?
L'utilisation. On peut faire de telles nappes à partir de n'importe quelle soie ou coton. L'important est qu'il s'agisse d'un don, effectué par un fidèle, qui précisera son utilisation future. Le donateur peut donner un costume, qui se verra taillé en pièces. Un coupon neuf. Peu importe. Le tissu sera utilisé pour faire des nappes d'autel, mais aussi des bannières ou des vêtements de moines, cousus comme de patchworks. 

En pays catholique, jadis, une femme donnait volontiers une belle robe usagée au curé pour un faire des chasubles ou des étoles...
C'est exactement le même principe. Il y a en plus, au Japon, l'idée de rappeler ainsi le souvenir d'un être cher, dont on remet un souvenir qui se verra ravivé plus tard lors d'un culte. 

Qui fabriquait ces brocarts?
Les artisans d'un quartier bien précis de Kyoto. Ils fournissaient aussi la Cour et les grands seigneurs. Il s'agit d'une production réalisée à la main, et donc extrêmement coûteuse. Il y a notamment les fils d'or, de plusieurs sortes, dont le tissage se révèle complexe et donc très lent. 

Comment les motifs sont-ils créés?
Le maître tisserand a des modèles, dans son atelier, qu'il adapte au goût du client. Ils vont du géométrique au floral. Ces motifs sont d'origine chinoise. Du reste, jusqu'au XVIIe siècle, les brocarts demeuraient importés du continent. 

Se fabrique-t-il encore de tels tissus?
Oui, de nouveau. Il s'agit d'une redécouverte après des années de produits synthétiques. Le même quartier de Kyoto s'est remis à l'ouvrage. Les clients sont des temples, mais aussi des acteurs de nô ou de simples particuliers. Les femmes utilisent ces brocarts rigides pour créer des ceintures de kimono, que l'on appelle obi. 

Quel est au fait l'usage religieux réel d'une telle nappe?
Elle recouvre les tables d'autel, là où il y a une statue. Son usage est cérémoniel. Chaque nappe a une fonction particulière, souvent liée aux rites funéraires. Le bouddhisme demande un culte 49 jours après le décès, puis au bout d'un an et de trois ans.

Autant dire qu'une nappe ne sert pas souvent.
Certaines ne se voient utilisées qu'une seule fois.

Pratique

"Textiles bouddhiques japonais", Fondation Baur, 6, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 10 août. Tél. 022 704 32 82, site www.fondation-baur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Le livre, écrit pas Helen Loveday, a paru aux Editions 5 Continents, 333 pages. Photo (DR): La couverture du livre.

Prochaine chronique le jeudi 12 juin. Petite promenade à Sceaux, en banlieue parisienne, où les jardins de Le Nôtre viennent de se voir reconstitués.

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