Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Musée Barbier-Muller tourne autour des Yohouré de Côte d'Ivoire

Crédits: Musée Barbier-Mueller

Cinq masques sublimes et quelques objets dans le hall. Les Yohouré occupent, au propre comme au figuré, le centre de la nouvelle exposition du Musée Barbier-Mueller genevois. Leurs créations sont bien connues depuis l'avant-guerre. Il faut dire qu'avec leur extrême raffinement, leur pureté de ligne, leur délicatesse aussi, elles correspondaient au style des années 30 et 40. Nous n'aimons pas toujours la même Afrique, comme chaque génération possède sa Chine et son Japon. Le goût actuel irait sans doute vers des sculptures plus brutales et plus primitives. 

Si les Yohouré de Côte d'Ivoire sont tôt entrés dans l'histoire ce l'art, ce petit peuple aura longtemps attendu son livre monographique. Sous-titré «Faire danser les dieux», ce dernier vient de sortir sous les auspices de la Fondation culturelle Musée Barbier-Mueller, créée il y a quelques années avec l'aide de Vacheron & Constantin pour maintenir vivante la mémoire des peuples minoritaires. «Il faut dire que les Yohouré sont 40 000», explique son auteur Alain-Michel Boyer, qui étudie leur terrain depuis les années 1970. «C'est très peu. Chez leurs puissants voisins, les Bété tournent autour de 450 000 et les Baoulé atteignent les trois millions. Près de cent fois plus. Les Yohouré connaissent des métissages et subissent une sorte de colonisation intérieure.» L'exploitation à grande échelle, depuis les années 2000, de leurs mines d'or par une compagnie britannique n'arrange bien entendu rien.

Animistes en dépit des pressions 

Et pourtant! Ce petit peuple (Alain-Michel Boyer n'aime pas le terme d'«ethnie», jugé trop dépréciatif) défend sa culture. Il a conservé ses croyances animistes, «résistant à l'islamisation venue du nord et une christianisation arrivant par le Sud.» Les rites se transmettent encore, sans avoir été vidés de leur sens. Mais pour combien de temps? «Les poussées des autres peuples et la mine d'or ont déboussolé les cultes traditionnels. La modernité, avec ce qu'elle suppose d'adaptation, a débarqué chez les Yohouré. Un peuple jusqu'ici préservé de l'extérieur s'est presque vu ouvert de force.» Et puis il y a bien sûr la loi du nombre. Quarante mille, sur un continent noir surpeuplé, c'est de nos jours bien peu... 

En quarante ans de voyages, Alain-Michel a beaucoup appris. Il a énormément vu. Enormément écouté. Mais pas tout. «J'ai fini par connaître les sociétés secrètes d'hommes. Pas celles des femmes. Là, impossible pour moi de pénétrer. Je ne connais certains éléments que par des on-dit, fatalement dépréciatifs, des quelques filles et épouses Yohouré tentées par d'autres religions. Elles disent que les femmes dansent nues la nuit. Sans masques. Elles ont leur propre bois sacré, à l'instar des hommes.» Une histoire parallèle. Les femmes demeurent en effet interdites des cérémonies d'hommes, leur vision des masques pouvant les rendre stériles. "Elles restaient naguère confinées à l'intérieur. Aujourd'hui, elles passent la journée dans un village voisin."

Une sculpture professionnalisée

Mais la sculpture, puisque nous sommes dans un musée? Est-ce qu'elle existe encore? Dans quelle mesure a-t-elle changé? Là, pour une fois, la réponse se fait rassurante. Oui, il subsiste des praticiens. Leur statut a un peu changé. Ce ne sont plus des agriculteurs à mi-temps, comme jadis. Il s'agit désormais de professionnels, dotés d'un petit atelier qu'il leur faut faite tourner sans espoir de réel bénéfice. «Je connais plusieurs artistes très doués. Ils travaillent un peu pour les cérémonies ancestrales Yohouré et beaucoup à l'intention du marché.» Le gros de leur production finit ainsi Abidjan, la capitale. Certains masques seront ensuite vendus honnêtement comme des interprétations modernes (il y en a à 450 ou 550 euros sur le Net). D'autres, artificiellement vieillis, deviendront des faux hantant le marché de l'art occidental. 

Mais justement! Où se situe la frontière? Alain-Michel Boyer joue les hérétiques dans ce musée où la plupart des objets, acquis par Josef Müller avant 1939 ou 1942, sortent des plus illustres collections, de Pierre Vérité à Helena Rubinstein, la dame des petits pots de crème, en passant par Charles Ratton et Hans Himmelheber. «Tout devient de nos jours une affaire de provenance. La filière des collectionneurs depuis une lointaine collecte sur place sert de garant. Le monde des arts extra-européens vit sous la tyrannie du pedigree.» Savoir ce qu'est un objet «authentique» tient dans ces conditions de l'acte de foi. «Il m'arrive de me demander ce qu'est un masque vrai, puisque l'ancienne théorie voulait qu'il lui suffise d'avoir une fois dansé.»

Panorama ivoirien en complément 

Il est clair qu'une salle, même magnifique, consacrée aux Yohouré ne suffisait pas. Ont donc été extraits des réserves Barbier-Mueller des émanations d'autres civilisations ivoiriennes. Elles remplissent tant la mezzanine que le sous-sol, avec un détour par le petit cabinet des merveilles, où les œuvres se voient priées de rester toutes petites. Le visiteur retrouvera là des créations Dan, Gouro, Senoufo et surtout Baoulé. C'est riche, la Côte d'Ivoire! C'est varié également, y compris au sein des peuples eux-mêmes. Il y a Baoulé et Baoulé. Gouro et Gouro. L'union sacrée se fait ici sous le signe de la qualité. Pas d'objet médiocre. Ni même secondaire. «Il y a au sous-sol un masque très proche de celui qui inspiré le Picasso cubiste. Mais il est plus beau que le sien. A l'époque, Picasso ne pouvait fréquenter que les Puces.»

Pratique 

«Arts de la Côte d'ivoire, Autour des Yohouré», Musée Barbier-Mueller, 10, rue Calvin, Genève, jusqu'au 30 avril 2017. Tél. 022 312 02 70, site www.barbier-mueller.ch Ouvert tous les jours de 11h à 17h. Le livre «Les Yohouré de Côte d'Ivoire, Faire danser les dieux», d'Alain-Michel Boyer est édité par la Fondation culturelle Musée Barbier-Mueller, 258 pages.

Photo (Musée Barbier-Mueller): En lévitation pour entrer dans le cadrage imposé par l'ordinateur, un masque Yohouré.

Ce texte est complété, immédiatement au dessous dans le déroulé, par un autre sur les 40 ans du musée en 2017.

Prochaine chronique le jeudi 1er décembre. Le Louvre présente la Collection Tessin. Un Suédois à Paris au XVIIIe siècle.

 

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