Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Musée Barbier-Muller fête ses 40 ans dans toute la ville... et à Cologny

Crédits: Musée Barbier-Mueller

Il y a plusieurs moyens, pour les musées, de fêter un anniversaire «rond». Certains, peu généreux, jouent de la force centrifuge. Afin de marquer ses 30 ans en 2016, Orsay a ainsi demandé aux institutions de province de lui confier des tableaux comme «invités». D'autres se montrent moins égoïstes. Ils se font centripètes. C'est le cas du Centre Pompidou qui, pour ses 40 ans en 2017, a décidé d'organiser 40 expositions hors les murs, de Grenoble à La Martinique. 

Privé, le Musée Barbier-Mueller genevois célèbre également ses 40 ans. Alors que son fondateur Jean-Paul Barbier-Mueller vivait encore, il avait décidé fin 2016 d'installer des sculptures de son fonds dans 22 institutions suisses ou étrangères. La petite équipe de la rue Calvin n'a matériellement pas les moyens de faire davantage. L'opération a maintenant commencé. Chaque hôte a lancé son opération à la date de son choix, sa durée se révélant pour le moins variable. L'intéressant est de voir le résultat, après avoir attendu l'exposition la plus logique. Il s'agit de celle du MEG genevois. Des fleurons océaniens (Jean-Paul Barbier affectionnait le mot «fleuron») prennent la place d'objets sortis d'une vitrine pour la grande exposition australienne annoncée pour fin mai boulevard Carl-Vogt.

Dans le noir 

Commençons par le pire. Il se situe au Centre d'art contemporain. J'y vais. Je ne vois rien. Je m'informe à l'accueil du quatrième étage. Aucune réponse claire. Nous, pas savoir. J'ai fini par dégotter l'objet, qui correspond, je dois dire, bien au œuvres de Robrto Cuoghi actuellement présentées. Las! La statuette de terre cuite, produite au IIIe millénaire avant J.-C. quelque part au Belutschistan, ne mesure que 8,2 centimètres de haut. Elle se trouve dans une vitrine mal éclairée à l'entrée de la salle de projection, le Dynamo. Rien ne la signale. La honte... 

A la Fondation Martin-Bodmer de Cologny, tout se passe dans le noir. Il s'agit de protéger les précieux manuscrits de la méchante lumière, qui mange les couleurs. Je me renseigne. Un gentil monsieur à l'accueil me donne les informations voulues. Le problème, c'est que je ne distingue rien dans la pénombre. Nous redescendons ensemble. Là, effectivement, il y a dans deux vitrines des statues de pierre ayant peut-être croisé le chemin maritime de James Cook et la voie terrestre d'Henry Morton Stanley. Dire que je vois les œuvres serait un acte de foi. Disons que je les aperçois ou, mieux encore, que je les devine.

Bronzes asiatiques

Tout devient plus évident à la Fondation Baur, qui accueille en bonne intelligence des objets asiatiques. Jean-Paul Barbier-Mueller a nourri sur le tard une passion pour la civilisation vietnamienne du Dông Son. Pour vous la situer, je dirai qu'elle a fleuri entre le VIIe siècle avant notre ère et l'an 200 environ. On en connaît surtout les bronzes, à la couleur résolument verte. Il s'est est répandu jusqu'en Indonésie. La Fondation en a rempli son hall, avec des pièces presque toutes acquises en 2005 par le collectionneur. C'est vraiment très bien. 

Au Musée d'art et d'histoire, avec qui JPBM était très lié au temps de la direction de Cäsar Menz, il n'y a qu'un buste. Romain. En marbre. Il représente un officier d'époque trajane. Autant dire qu'il remonte à 100-110 après J.-C. Trajan fut avec Hadrien et Marc-Aurèle l'un des plus brillants empereurs antiques, chez qui la dimension politique se doublait d'une stature intellectuelle. L’œuvre prêtée se voit mise en regard d'une statue en pied représentant peut-être Trajan, nu comme la main, et d'un buste du souverain faisant partie des collections du MAH. Peu heureuse, la présentation donne l'idée d'une pièce rapportée ou posée sur un strapontin.

Cinq fleurons au MEG 

Le MEG, avec qui JPBM a entretenu des rapports tumultueux (il faisait partie des grands opposants du projet de bâtiment à la place Sturm, balayé par un vote populaire en 2002) avait déjà proposé des objets de sa collection lors d'une réconciliation en 2007. L'actuel directeur Boris Wastiau, nommé en 2008, a travaillé auparavant sur des catalogues du musée privé. Il y avait deux bonnes raisons d'accueillir cinq chefs-d’œuvre du musée, dont un fragile masque d'écaille du Détroit de Torrès, ne sortant normalement jamais. Ce prestigieux échantillonnage a donc pris, fin mars, la place de pièces australiennes. Disons qu'il faut un peu le chercher. 

JPBM a été l'un des grand mécènes du Musée international de la Réforme, à qui il a encore offert fin 2016 une bibliothèque de livres rares. Le MIR propose des pièces dans plusieurs salles. Deux se révèlent particulièrement impressionnantes. Un sacrificateur précolombien, originaire du Cota Rica, tient une tête à la main. On pense à toutes les intolérances religieuses. Un «objet force» kongo, hérissé de clous, rappelle qu'il y a dans toute foi de la magie, souvent noire, et beaucoup de violence. Un bel exercice auto-critique. La quatrième pièce, une médaille en or dans une vitrine, m'échappait. J'ai dû demander à la conservatrice de m'accompagner.

Barbus Müller et Dubuffet

Le Mamco tire enfin brillamment son épingle de ce qui constitue aussi un jeu. Une cellule orange, dans l'exposition «Zeitgeist», située juste à côté de l'entrée du troisième étage, signale des corps étrangers. Il y a là quatre Barbus Müller, remarqués par Jean Dubuffet. Le peintre voyait en eux des sommets de la création brute. Ils se voient rapprochés d'un tableau majeur du Français et d'une de ses aquarelles. On sait toujours peu de choses de ces «pierres de Vendée», remontant à une époque indéterminée. C'est proche de nous tout en se situant dans la nuit des temps. Voilà qui semble par ailleurs très éloigné du «Zeitgeist» voisin... 

La suite une autre fois, quand les autres présentation genevoises seront de place. Le Mamco garde ses Barbus jusqu'au 7 mai, le MAH son officier jusqu'au 31 juillet, le CAC sa statuette jusqu'au 30 avril. Les autres musées conserveront leurs prêts jusqu'au 31 décembre. 

Photo (Musée Barbier-Mueller): Un des bronzes Dông Son présentés par la Fondation Baur.

Prochaine chronique le dimanche 9 avril. Bill Viola et ses vidéos Renaissance à Florence.

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