Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le MEG se penche sur l'Afrique des "Religions de l'extase"

Crédits: Christian Lutz/MEG, Genève 2018

La Terre tourne. Les expositions du MEG aussi. Depuis sa réouverture fin octobre 2014, l'ex-Musée d'ethnographie genevois assure la rotation de ses collections. Un continent après l'autre. Manque encore l'Europe. Elle sera pour 2019. Cette première série de grandes expositions tourne elle-même autour d'un grand sujet. Il s'agit des religions. Souvenez-vous! Il y a eu les croyances assez terrifiantes des Indiens précolombiens, le bouddhisme japonais et plus récemment l'univers bourgeonnant et complexe des aborigènes australiens. 

L'Afrique avait sa place trouvée dans ce panorama. La difficulté était de tout faire rentrer dans mille mètres carrés. Avec «Les religions de l'extase», que signe Boris Wastiau, directeur de l'institution, le thème se révèle à l'échelle d'un continent, même s'il s'agit plutôt ici de l'Afrique noire. Après avoir embrassé les trois monothéismes, la présentation passe aux pratiques autochtones, puis aux cultes de possession et enfin à la magie. Vaste programme! Chacune de ces sections aurait pu donner lieu à une exposition, voire même plusieurs. Un seul exemple. Le judaïsme africain, qui existe de manière non seulement traditionnelle, mais grâce à des mouvements revendiquant aujourd'hui des racines hébraïques, constituerait à lui seul un élément porteur!

Monothéismes 

L'itinéraire commence donc avec les religions révélées... et importées. Nous sommes en Ethiopie, pays où s'entrecroisent les confessions. Le spectateur découvre la première des cinq interventions vidéo de Theo (un prénom signifiant «dieu» en grec...) Eshetu. L'artiste invité. Un homme d'origine précisément éthiopienne. Son triptyque montre une procession. Avec transe, déjà. La femme se voit sinon exorcisée, du moins calmée par une croix. «Le christianisme, qui s'est ailleurs plaqué à partir du XIXe siècle sous la pression des missionnaires, remonte ici au IVe siècle.» Il a un peu dévié par la suite, comme toutes les religions. L'islam, qui suit dans le parcours, ne possède pas toujours au MEG la fameuse «pureté» revendiquée par les fondamentalistes, qui voient le diable partout alors qu'ils l'incarnent eux-mêmes pour le reste du monde. «La scène de possession filmé en février dernier par Theo Eshetu au Caire apparaîtrait satanique à bien des croyants musulmans.» 

Outre les films, le parcours comprend nombre de photos. Plusieurs séries reflètent les communautés genevoises, comme saint Hyppolite qui abrite les Erythréens. «Il y a environ 200 images en tout, prises au Sénégal par Fabrice Monteiro ou par Santu Mofokeng en Afrique du Sud. La série de ce dernier se déroule dans un train changé en église. Le temps du voyage. Un wagon y réunit les évangélistes.» Très actifs en Afrique aujourd'hui, ces derniers! Comme en Amérique du Sud, d'ailleurs. Il n' a pas que l'islam à regagner du terrain après deux siècles de sommeil. «On est en plein Réveil. Les sectes pullulent, avec leurs prophètes et prédicateurs.» Leurs grandeurs et leurs décadences aussi. Accompagné par le photographe Jonathan Watts, Boris Wastiau a revu le Christ de Chingalola, rencontré une première fois en 1997. Il n'a plus que deux disciples.

S'appuyer sur les collections

La suite se révèle autochtone. Il s'agit bien de religions, et non de croyances superstitieuses, contrairement à ce qu'estimaient naguère les colons. Des conquérants qui n'avaient pas regardé de près leurs propres fois, où abondent les miracles, les reliques et les pèlerinages. C'est aussi le moment ou l'ethnologie fait place à l'art, avec quelques sculptures remarquables. «Nous nous appuyons sur sur les collections du MEG. Pour «Les religions de l'extase», nous avons puisé dans notre fonds, sauf pour les photos, et ce sans dégarnir notre parcours permanent. Plusieurs des objets que vous voyez là ont été récemment prêtés au Quai Branly.» Le discours de l'exposition, qui n'est pas simple, s'appuie par conséquent parfois sur des pièces de qualité, ce qui semble après tout valorisant pour les Africains. Le reliquaire Kota du MEG apparaît ainsi superbe (1). 

«Ce que nous voulons montrer, c'est l'émotion religieuse, avec ce qu'elle peut comporter de sacré et de profane, d'individuel et de collectif.» On n'entre en général pas en transes seul. Il faut un cadre et un environnement. Un système normatif se révèle également nécessaire pour régler les sacrifices, gérer le culte des ancêtres ou pratiquer une divination. Comme partout ailleurs dans le monde. Tandis que Boris Wastiau m'explique devant une suite de photos la manière dont un devin met des semaines à régler, pour un salaire exorbitant, un problème finalement mental, je me dis que la psychanalyse n'est pas loin, avec tout ce qu'elle conserve de formel.

Sorcier et sortilèges 

La dernière partie offre un visage plus sombre. Plus inquiet. Le «magico-religieux» reflète l'esprit de populations vivant dans la terreur d'un mauvais sort pouvant se manifester partout et n'importe quand. «Nous arrivons avec cette section dans un univers très manichéen, où c'est sur Terre que le Mal combat le Bien. D'où d'innombrables amulettes. D'où la peur de l'envoûtement. D'où les exorcismes.» Dans les religions autochtones, il y a encore moyen de lutter. «Tout s'y révèle très ambivalent.» Du Mal peut sortir le Bien, et réciproquement. Ici... Ce qui semble sûr, c'est que rien ne se laïcise vraiment en Afrique. Nulle part. Tout aurait plutôt tendance à se syncrétiser. Dans quelques vitrines, le vaudou des villes et des campagnes, déjà célébré avant la fermeture de l'ancien MEG, opère d'ailleurs sa réapparition... 

Il fallait conférer une forme originale à l'exposition, qui ne ressemble pas aux précédentes. Le décor reste plutôt sobre, sauf pour une énorme simulation de grotte. «Je voulais notamment une place de village où se mêle le sacré et le profane.» L'aménagement devait tenir compte de la présence de 330 objets, des 200 photos citées et d'une quarantaine de vidéos visibles sur des moniteurs. C'est Franck Houndégla et Sophie Schenck qui ont remporté le concours. Franck est d'origine béninoise. Il vit à Saint-Denis, dans la banlieue parisienne. Autant dire qu'il connaît l'univers abordé, de près comme de loin.

(1) Les pièces genevoises les plus rares demeurent cependant une coupe divinatoire des Iles Bijagos, acquise d'un certain Durand en 1893, et trois cannes malgaches, également de divination, provenant du pasteur Henry Russillon Elles sont parvenues au MEG en 1930.

Pratique

«Afrique, Les religions de l'extase», MEG, 65, boulevard Carl-Vogt, Genève, du 18 mai au 6 janvier 2019. Tél. 022 418 45 50, site www.meg-geneve.ch Ouvert du mardi de 11h à 18h.

Photo (Christian Lutz): Quelque 200 photos documentent les religions africaines sur place comme en Suisse.

Prochaine chronique le mercredi 16 mai. Eugène Delacroix. Les deux expositions de Paris.

 

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