Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le MEG fait son "Effet boomerang" avec les aborigènes australiens

Crédits: Johnathan Watts, MEG, Genève

C'est une mue, ou plutôt une métamorphose. Pour sa quatrième exposition depuis sa réouverture le 30 octobre 2014, le MEG genevois renonce au décor de forêt vierge amazonienne conçu pour «Le chamane et la pensée de la forêt». Il plonge son visiteur dans un «white cube» du genre galerie d'art contemporain. Murs blancs. Eclairage impitoyable. Impression de produit surgelé. «L'effet boomerang» traite les aborigènes australiens à la fois comme des créateurs à la mode et les victimes d'une tentative de génocide culturel. Je dis bien «tentative». La violente réaction de la seconde moité du XXe siècle a au contraire renforcé l'identité d'un groupe devenu ô combien minoritaire. 

«Les chercheurs qui venaient chez nous repartaient impressionnés par l'importance de notre collection australienne», explique Roberta Colombo Dougoud. «Nous possédons 850 objets, dont certains très rares. Il n'existe que quatre arbres incisés – peut-être cinq – en Europe, dont deux se trouvent au MEG.» Un regard extérieur fait toujours du bien. Beaucoup de conservateurs tendent à lorgner avec envie sur ce que possèdent leurs voisins, négligeant du coup leur propre patrimoine. «A la Villa Calandrini de Conches, nous avions déjà montré une petit partie de cet ensemble en 2010. Le manque de place nous avait cependant contraint à nous limite à un seul domaine, le temps du rêve.» Il fallait aller au-delà. Même si l'institution n'entend faire tourner les continents (il y aura pourtant l'Afrique l'an prochain), c'était au tour de l'immense île découverte par James Cook en 1770 d'avoir une fois la vedette.

Quatre sections 

«La présentation est divisée en quatre grandes sections», reprend la commissaire. «Cook offre un point de départ avec l'idée de la terra nullius». De quoi s'agit-il? De l'idée que ce continent n'était occupé par personne, dans la mesure où les rares autochtones semblaient dépourvus d'organisation sociale. «C'est une théorie que l'on doit au Neuchâtelois Emer de Vattel (1714-1767)», explique Boris Wastiau, directeur du MEG. Une idée neutre au départ, mais interprétée de façon favorable pour eux par les Anglais, qui l'ont maintenue jusqu'en 1992. «Il faut ajouter l'échelle des races établie par Lewis Henry Morgan (1818-1881)», complète Roberta Colombo Dougoud. Pour l'évolutionniste américain, il y avait trois stades de sauvagerie, suivis de trois autres de barbarie avant qu'on arrive enfin à la civilisation. «Selon ces critères, les aborigènes, qui ignoraient la culture, la poterie ou l'écriture, restaient des sauvages». 

Il fallait donc les civiliser, après les avoir acculturés. D'où des mesures extrêmes, comme l'enlèvement des enfants pour les plonger dans un environnement blanc, un thème qui fait ici l'objet d'une série de photographies signées Michael Cook. La Suisse a longtemps faits la même chose avec les petits Tziganes. Le pays pensait alors que l'héritage aborigène disparaîtrait vite. Après s'être rétracté, il a resurgi en force dans les années 1970. C'est alors que s'est développée une peinture identitaire, qui a connu un succès imprévisible sur le marché de l'art international. «Elle nous est financièrement inaccessible», regrette Boris Wastiau. «Nous avons dû emprunter des pièces au musée privé suisse qui en possède la plus belle collection. Il se trouve à Môtiers, dans le Val-de-Travers.» La réappropriation culturelle s'est doublée, on le sait, de revendications territoriales.

Un artiste en résidence 

L'idée du MEG était d'inclure un artiste actuel dans le jeu. De discuter avec des aborigènes devenus aussi sourcilleux que peuvent l'être des Maori ou les Kanak. Un musée ne peut aujour'hui plus montrer n'importe quoi n'importe comment. Il y a les objet secrets ou sacrés. Le problème des restes humains. On marche sur des œufs. Le choix est tombé sur un artiste métis (il est à moitié Ecossais) possédant une grande pratique des interventions dans les musées occidentaux, Brook Andrew. «Au départ, nous avions pensé à une installation à mi-parcours», se souvient Roberta Colombo Dougoud. «Il a voulu davantage, avec des idées séduisantes.» Au final, il y a donc deux grandes pièces, incluant des films. La seconde clôt le parcours dans un décor de raies noires et blanches. Un dernier ensemble a été conçu en suspension avec des pièces issues des insulaires de Torrès. Il s'agit de sculptures animalières en «ghost nests», ces gigantesques filets de pêche sauvages contribuant à détruire les écosystèmes. 

Au milieu de tout cela se trouvent bien sûr les objets du MEG (plus quelques emprunts, tout de même!), réétudiés pour mieux en connaître la provenance. «Nous sommes allés aussi loin que possible en utilisant nos archives», explique Roberta Colombo Dougoud, qui a réservé toute une partie de l'exposition aux contacts noués par le musée avec des explorateurs et les marchands spécialisés. Il y a en effet eu une forte volonté de l'institution de renforcer la collection aborigène au temps de la direction de Marguerite Lobsiger-Dellenbach. Elle a culminé avec son exposition au Musée Rath en 1960. «Nous avons eu des surprises en échangeant des courriers. L'un de nos deux arbres gravés, obtenu par échange avec un musée australien, était là-bas indiqué comme volé et non localisé, ce qu'il a fallu faire corriger.»

Politiquement correct 

Tout cela peut sembler très bien. «L'effet boomerang» est une présentation faite non pas dans les règles d'art mais ceux de l'éthique, ce mot qui fait toujours un peu peur. Elle ne franchit pas les clous du passage. Chaque intention se révèle politiquement correcte. Nous sommes dans la rencontre avec l'Autre (avec majuscule), comme le veut la bienséance de 2017. L'expression est épicène. Il est question des conservateurs/trices et des directeurs/trices. Tout le monde a été consulté. Les objets sacrés ne sont pas là, sauf permission. La scénographie se veut valorisante en élevant l'actuelle création aborigène au rang d'art contemporain. On a pris toutes les précautions possibles, même celles dont on s'abstiendrait pour une population occidentale. En préambule, le catalogue ne s'excuse-t-il pas à l'avance d'inclure des images et des des noms de personnes décédés, «ce qui pourrait provoquer de la tristesse ou de la souffrance chez les membres des communautés aborigènes et insulaires du détroit de Torrès»? 

Il y a un moment où trop c'est trop. A force de prudence, de vertu, l'exposition tombe dans l'aseptisé, le neutre, le bien pensant et, soyons juste, une sorte d'ennui poli. Cela d'autant plus que l'art traditionnel aborigène, vu hors contexte, n'apparaît pas des plus séduisants. C'était déjà le cas pour les Kanak au Quai Branly, exposition éminemment politique. C'est la contrition et l'admiration (un peu) forcée soutirée au public. Y aura-t-il un jour un autre effet boomerang?

Pratique 

«L'effet boomerang», MEG, 65, boulevard Carl-Vogt, Genève, jusqu'au 7 janvier 2018. Tél. 022 418 45 50, site www.meg-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Nombreuses animations.

Photo (Johnathan Watts): Une série de boomerangs proposés au MEG.

Prochain chronique le vendredi 2 juin. Deux musées de Berne, vu l'anniversaire de 1917, font leur révolution à la russe.

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