Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le MEG évoque le Japon de Madame Butterfly

Tout commence avec un rideau de théâtre, sur lequel montent et descendent des reproductions de gravures japonaises de la fin du XIXe siècle représentant des étrangers. C'est un genre d'estampes que l'on appelle, si ma mémoire est bonne, des «nanban-e». Rien là que de plus normal. Nous sommes sur scène, du moins en imagination. La nouvelle exposition du MEG genevois s'intitule «Le bouddhisme de Madame Butterfly» et il me semble entendre, en fond sonore, une cantatrice s'égosiller en chantant «Sur la mer calmée», l'air phare de l’œuvre de Puccini. 

«Depuis 1687, le Japon était fermé aux étrangers», explique le co-commissaire Jérôme Ducor. «Seuls les Hollandais avaient réussi à maintenir un comptoir à Nagasaki. Et tout à coup, en 1853, le pays s'ouvre à nouveau, sous la pression américaine.» D'où une fascination réciproque. Tandis que l'Empire du Soleil-Levant s'occidentalise à toute vitesse, ne serait-ce que pour ne pas se retrouver colonisé, l'Occident voit débarquer à domicile des hordes d'objets exotiques. Dès 1872, le critique Philippe Burty peut ainsi parler de «japonisme».

Dimension spirituelle 

Il y a quelques mois, le Kunsthaus de Zurich proposait une magnifique manifestation sur le japonisme, avec plein de Van Gogh ou de Monet. «Nous n'entendions pas répéter la chose», reprend Jérôme Ducor. «Ce qui nous intéressait, mon co-équipier Christian Delécraz et moi, c'est la dimension spirituelle de l'approche occidentale. Les gens découvraient d'un coup le bouddhisme, dont ils ne savaient pas grand chose. Ils ne le connaissaient que par l'Inde, où il s'agit d'une religion un peu morte. Et là, ils accédaient à sa dimension réelle, cela même au moment où la restauration Meiji le mettait à l'écart au profit du shintoïsme, jugé plus national.» 

Dans un parcours mis en scène de manière spectaculaire par Pascal Payeur et Samuel Mola, avec lesquels les co-commissaires genevois ont souvent dû ferrailler, tout commence donc par cette découverte. Les allers et retours se révèlent constants. Notons juste que Genève se retrouve parfois ici au centre, notamment grâce à des affiches. «Regardez celle-ci par exemple», s'exclame Christian Delécraz. «Produite en 1911 pour une vente-kermesse à la Salle Communale de Plainpalais, elle reproduit un modèle d'Utamaro mis vingt ans plus tôt en couverture du «Japon artistique» édité par le futur promoteur de l'Art Nouveau Siegfried Bing.»

Le sérieux d'Emile Guimet

Dans la réception du Japon en Europe, il existe donc une double dimension. L'une, décorative, mène à l'Art Nouveau, représenté ici par les affiches de Mucha. L'autre, spirituelle et ethnographique, pousse à la découverte de l'Autre. Une section importante se voit ainsi dédiée à Emile Guimet, qui a accompli un long voyage pour installer à Paris un panthéon bouddhique. «Guimet a fait les choses sérieusement», repend Jérôme Ducor. "Il a vu beaucoup de Japonais importants. Il a mené son enquête en profondeur. Je suis heureux de lui rendre hommage avec des toiles peintes, retrouvées roulées en boule dans les réserves. Peintes par Félix Regamey, l'artiste qui l'accompagnait, elles documentaient ses recherches.» 

Grâce à Guimet, une cérémonie bouddhique put se voir reconstituée en 1891 ans la rotonde du musée, où devait plus tard se produire, dans un autre registre, une Mata-Hari à demi nue. «Là aussi, tout a été bouleversé. Nous avons emprunté ailleurs l'équivalent des meubles.» On sent que l'institution, froidement restaurée il y a une vingtaine d'années, est devenue un simple temple des arts asiatiques. «A l'époque», explique Christian Delécraz, «le goût commençait à changer. On était parti d'un Japon d'exportation, fait de nouveautés surchargées. Les amateurs découvraient maintenant les périodes plus anciennes.» On a connu la même chose avec la Chine. Chaque époque veut depuis «son» Japon. Celui des années 30 et celui d'après-guerre se voudra ainsi dépouillé. Zen. Trois fleurs, un haïku, un tatami et c'est tout (1).

Final à l'opéra 

Comme le titre le laissait supposer, l'itinéraire se termine avec «Madame Butterfly». «C'est l'apothéose et la fin», raconte Jérôme Ducor à propos de cet opéra créé à la Scala de Milan en 1904. «Le japonisme était une mode. On était arrivé au bout de cette dernière. Trop d'objets de bazar avaient engendré une lassitude dans le public.» Il faudra longtemps pour qu'on leur retrouve du charme. L'Ariana genevois a ainsi prêté quelques céramiques tourmentées et virtuoses qui me séduisent assez. 

L'exposition se base naturellement sur les collections du MEG, riches de 2000 objets japonais environ. Mais il y a eu de nombreux emprunts. A Guimet bien sûr, mais aussi au Musée Cernuschi de Paris, au Victoria & Albert Museum de Londres ou à l'Historisches Museum de Berne. «D'une manière générale», se félicite Christian Delécraz, «Les conservateurs ont semblé titillés par le sujet. Il s'inscrit bien dans l'inventaire entrepris des objets bouddhiques conservés dans les musées publics européens.» Un énorme travail en cours, qui prend en considération une centaine d'institutions sous les houlettes conjointes de l'Université Hosei de Tokyo et de celle de Zurich.

Etiquettes illisibles 

Un mot encore sur l'exposition elle-même. Elle donne dans le spectaculaire, avec notamment des images bouddhiques flottant comme des emblèmes sous le plafond. Les éclairages mettent bien en valeur les pièces, aux valeurs artistiques forcément diverses. Les étiquettes, posées à quelques centimètres seulement du sol, frôlent en revanche le désastre pour ce qui est de la communication. «On l'a dit aux décorateurs», s'écrient en chœur MM Ducor et Delécraz. Dommage que les chiens ne soient pas admis au MEG. Vous pourriez demander à votre basset favori de vous faire la lecture. 

(1) Une petite section se voit ainsi dédiée à Jean Eracle, qui fit beaucoup pour la section asiatique du MEG, et à Nicolas Bouvier, dont on connaît la «Chronique japonaise».

Pratique

«Le bouddhisme de Madame Butterfly», MEG, 65, boulevard Carl-Vogt, Genève, du 9 septembre au 10 janvier 2016. Tél. 022 418 45 50, site www.meg-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogue co-édité avec Silvana Editoriale, 176 pages. Photo (MEG): Plat du "service Rousseau", de de Félix Bacquemond, 1866. Un exemple précoce de japonisme français.

Prochaine chronique le mercrdi 9 septembre. Laure Murat publie une passionnante enquête sur les relecteurs. Pourquoi les gens relisent-ils tel ou tel livre?

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