Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Mamco revisite le lettrisme et le situationnisme. Ardu!

Crédits: Annik Wetter/Mamco, Genève 2018

Beaucoup de musées choisissent la facilité, tant par confort que pour attirer un public. Pas le Mamco! Nous en arrivons maintenant au cinquantenaire de Mai 68. L'Ecole nationale supérieure des beaux arts de Paris propose une exposition chronologique toute simple, mais très bien faite. Elle rappelle en affiches les événements liés aux mouvements d'extrême-gauche de 1963 à 1974. Le musée genevois aborde, lui, le problème par un chemin de traverse. «Die Welt als Labyrinth» part de l'Internationale situationniste et du lettrisme, dont les racines se situent dans les années 1950. Organisée par plusieurs personnes (le Mamco parle bien sûr d'un collectif), la manifestation suit ainsi «le passage de quelques personnes sur une assez courte unité de temps.» 

Pourquoi ce titre en allemand? Parce qu'il se situe à une croisée des chemins. En 1960, une exposition devait avoir lieu au Stedeljik Museum d'Amsterdam, sans nul doute le musée d'art moderne le plus expérimental d'un temps où nul ne parlait encore de «contemporain». Elle aurait transformé les espaces en labyrinthe, tandis que la ville permettait des «dérives». Il s'agissait de refléter la pensée de Guy Debord, qui était et reste dans l'imaginaire la figure de proue du situationnisme. La manifestation n'a jamais eu lieu. Trop de dissensions. Il faut dire que le mouvement, comme avant lui le surréalisme, multipliait les exclusions et les renvois. Avec une différence toutefois. Si le surréalisme accordait aux artistes une première place, le situationnisme s'en méfiait comme de la peste. D'où le problème majeur de l'accrochage actuel du Mamco. «Comment exposer dans un musée ceux qui se sont systématiquement opposés à l'institution culturelle?»

Débuts à Alba

La réponse se révèle à la fois simple et complexe. Le parcours du troisième étage se présente sous la forme d'une nébuleuse. Les commissaire conçoivent des salles indépendantes au lieu d'un itinéraire. Tout commence ainsi avec le «Laboratoire expérimental d'Alba» au milieu des années 1950. Le Danois Asger Jorn (à qui l'Hermitage de Lausanne a dédié une rétrospective en 2012) rejoint alors en Italie Sergio Dangelo. C'est la première expérience du Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste (MIBI), créé comme vous l'avez compris en opposition au Bauhaus réel. Elle donnera lieu à des céramiques aujourd'hui exposées à Genève. En 1957, le MIBI, l'Internationale lettriste, dont fait alors partie Debord, et l'Institut chogégraphique de Londres, dont la figure emblématique est Ralph Rumney, se rencontrent à Cosio d'Arroscia. La gerbe est nouée. 

Les espaces suivants passent en revue les principales personnalités d'un mouvement qui n'en est pas un. Difficile de s'unir sous le signe d'un mot qui fera fortune après Mai 68, la contestation. Impossible ou presque de trouver des traits communs entre la peinture de Ralph Rumney, qui épousera la fille de Peggy Guggenheim et donnera des tableaux dorés comme des Klimt, et l'art au mètre prônée par Giuseppe Pinot Gallizio. Un homme dont le Mamco reconstitue par ailleurs la «Caverne de l'antimatière» exposée en 1959 chez René Droin, le galeriste qui avait montré une décennie plus tôt Jean Dubuffet et l'art brut. Et comment faire passer intellectuellement le visiteur du lettrisme, fondé à Paris dès 1945 par le Roumain Isidore Izou (et qui reste par la force des choses «une alchimie de lettres et de signes»), aux Allemands hyper-politisés de SPUR? Le public saute en fait d'un univers à l'autre. Chaque salle s'est d'ailleurs vue gérée par plusieurs personnes, dont quelques survivants de l'époque.

Nombreux noms inconnus 

Dire que «Die Welt als Labyrinth» constitue une exposition difficile n'est que le prénom. Rien n'est fait au Mamco pour rendre la visite confortable, même si les explications sur cartels jaunes se révèlent simples et claires. Tout commence à l'entrée. Il faut lire le texte d'ouverture tout en entendant un texte, que je suppose situationniste. Un difficile exercice audio-visuel. Puis, comme souvent ici, il s'agit d'emmagasiner un maximum de noms inconnus. Dans un accrochage que je qualifierai ici de "normal", les trois quarts au moins d'entre eux sont connus d'avance par le public visé (et avisé). Difficile cette fois de raccrocher à quelque chose surtout si, comme moi, on n'a pas lu la plus petite ligne de Guy Debord. L'aspect visuel reste par ailleurs ardu. Parfois rebutant. Aucun des artistes exposés, rejetés une fois ou l'autre par l'Internationale qui vise toujours davantage au dépassement de l'art, n'a jamais joué la séduction. Si, tout de même! Je pense ici à Ralph Rumney et à Gil Joseph Wolman, chez qui le mot a son importance. On sait que le lettrage (et non le lettrisme) a gagné une bonne partie de la peinture dans le années 1960.

«Die Welt als Labyrinth» a dû exiger un énorme effort de réflexion, de contacts, puis d'organisation pratique. Il s'agit sans nul doute d'une réalisation importante, fixant un point d'Histoire. En dépit des apparences, le Mamco est du reste un musée très historique, faisant un réel travail sur les années 60 et 70. General Ideas, c'était déjà de l'Histoire. Le Pop art suisse aussi. A l'époque de Christophe Cherix, depuis longtemps passé au MoMA de New York, le Cabinet des estampes du Musée d'art et d'histoire, poursuivait déjà le même type d'analyse. Un type scientifique devenu rare dans un musée, du moins pour l'art moderne et contemporain. Je souligne donc les mérites. Reste qu'il s'agit là d'une exposition biscuit sec. Très sec même. Il serait bon que le Mamco s'offre (et nous offre) parfois des récréations. Vu l'état des lieux genevois, surtout si l'on pense au MAH, il a aujourd'hui un large public à satisfaire.

Pratique 

«Die Welt als Labyrinth», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 6 mai. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au dimanche de 12 à 18h, les samedis et dimanches dès 11h.

Photo (Annik Wetter/Mamco): La salle consacrée aux céramiques produits à Alba.

Prochaine chronique le mercredi 11 avril. Les figures de Corot au Musée Marmottan de Paris. C'est une exposition nettement plus facile!

 

 

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