Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Mamco reconstitue l'univers baroque de Bruno Pélassy

Crédits: Muriel Assens/Mamco

Transition. Le Mamco genevois présente pour à peine plus de deux mois trois expositions nouvelles. Trois et non plus un chapelet, comme le public en avait ici pris l'habitude. Deux étages presque entiers sont ainsi restés inchangés, avec des pièces de la collection. Il faut dire qu'en vingt ans celles-ci se sont considérablement accrues, à partir d'un noyau minuscule. C'est Paul Bernard, actif dans notre musée d'art moderne et contemporain depuis trois ans, qui s'est chargé de la triple opération. Il propose un Bruno Pélassy qui pourrait prendre des airs rétrospectifs, puisque que le Niçois est mort en 2002. Une Marnie Weber, qui reste elle bien vivante. Et Emilie Parendeau. Cette dernière a en effet remporté la version genevoise du prix Manor. Il restera question avec lui de la première de ces manifestations. Je rapporte ci-dessous ses propos. Nous n'allons pas tout serrer et comprimer afin de tout faire rentrer. Un programme muséal n'est pas une valise! 

Comment voyez-vous, Paul Bernard, ce triple accrochage?
C'est la fin d'une époque. Décalés pour une raison ou une autre, ce sont les derniers éléments de la programmation Christian Bernard. Nous clôturons aujourd'hui sa direction, avec entre autre une exposition qui lui est proche, celle de Bruno Pélassy. Vous savez que Christian a été à la tête de la Villa Arson, à la fin des années 1980. C'était le moment où émergeait une troisième génération de «l'école de Nice». Il y avait Jean-Luc Verna, Natacha Lesueur ou Brice Dellsperger. Bruno Pélassy ne faisait pas partie des pensionnaires de la Villa, mais il tournait autour. Nous étions à une époque de fête et de liberté sexuelle. Pélassy avait tendance à semer la confusion, mais il jouait le rôle d'un élément moteur. C'était un chahuteur. 

Pélassy est mort très jeune, à 36 ans.
Il avait attrapé le sida à 21 ans. Après un diplôme dans le textile et des travaux pour Swarovski, sa carrière a duré à peine dix ans. Il s'est éteint en 2002. Il y a eu alors un hommage au Mamac (musée d'art moderne et contemporain) de Nice, puis rien, avant la rétrospective que lui a consacré le crédac en 2015. Ou alors quelques pièces éparses, liées à des expositions baroques et théâtralisées. Le monde de l'art l'avait oublié. Une galerie a cependant continué de le soutenir. C'est Air de Paris. Pélassy est donc demeuré représenté. Sa mémoire a aussi été entretenue par ses parents et sa sœur. 

Comment avez-vous monté l'exposition?
Il s'agit d'une coproduction avec le centre d'art contemporain d'Ivry-le-Crédac. Elle a bénéficié de l'aide de tous ceux qui avaient connu et aimé Bruno. Il y a sa famille, bien sûr, mais aussi Natacha Lesueur, Brice Dellsperger ou la galeriste Florence Bonnefous. C'était très important pour nous de pouvoir compter sur leur participation. Il existait aussi un livre de Marie Canet, qui déblayait en 2015 le terrain. Il suffisait de faire ressortir les œuvres, souvent en piètre état. Pélassy avait des intuitions géniales, mais il travaillait dans l'éphémère. C'était là sa logique, même s'il a souvent dit vouloir pérenniser ses inventions. Il y a ainsi eu beaucoup de perte. Le reste devait se voir remis en état. On en demeurait un peu au stade du défrichage au moment de l'exposition du Crédac. Le Mamco, qui arrive ensuite, peut aller un peu plus loin.

Vous avez surtout mis l’œuvre très en scène, que ce soit par l'immense photo qui reconstitue un de ses intérieurs ou grâce aux créatures plongées dans des aquariums.
Nous avons tenu compte de la circulation particulière du quatrième étage. Deux couleurs principales ont été adoptées, le bleu et le vert. Une pièce, inaccessible au visiteur, montre les petites bêtes que Pélassy inventait à base de fourrure et de rien. Il y a un film, au bord de l'illisibilité. Nous avons aussi mis en vedette ses dessins, où Bruno semblait rendre malades les modèles, qu'il tirait de magazines de coiffure. Certains thème nous ont paru évidents, comme le serpent. Il peut aussi bien incarner le péché que le venin, la morsure ou le renouveau, puisque le serpent mue. 

A-t-il été difficile d'obtenir les œuvres?
Oui et non. Il y a tout de même une quarantaine de prêteurs en tout. Mais bien des choses ont pu se voir retrouvées. Pélassy donnait énormément de pièces aux membres de son entourage. Beaucoup d'objets montrés au Mamco figurent ainsi sur la photo, que nous avons tirée en la poussant jusqu'à la taille d'une salle entière. Il y a aussi des restitutions. Le lustre cravates reprend ainsi une pièce réalisée  réalisée par pélassy dans la salle de bains de Ben. On n'allait cependant tout reconstituer. Dites-vous bien que nous n'avons déjà pas tout mis au quatrième étage. Certaines œuvres n'ont pas quitté leurs boîtes. Nous n'allions pas surcharger les salles, même s'il s'agit d'un art du baroque et proliférant.

Pratique 

«Bruno Pélassy», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 1er mai. Tél.022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, samedi et dimanche de 11h à 18h. Le musée présente parallèlement «Marnie Weber, Once upon a Time in Forevermore» et Emilie Parendeau, Prix culturel Manor 2016. Le livre sur Bruno Pélassy de Marie Canet, 128 pages avec le texte en français et en anglais, a paru en 2015 chez Dilecta. En vente au Mamco.

N.B. Le texte dans sa version actuelle comprend de nombreuses corrections réclamées par Paul Bernard, avec qui je ne ferai plus désormais d'entretien.

Photo (Muriel Assens-Mamco): L'une de bêtes inventées par Bruno Pélassy à partir de fourrure et de rien.

Prochaine chronique le jeudi 10 mars. La Fondation Baur montre l'estampe japonaise de la première moitié du XXe siècle.

 

 

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