Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le MAH retient sans droits une statue de Canova

C'est un goutte dans les «affaires» secouant le Musée d'art et d'histoire de Genève (MAH). Elle fait pourtant déborder le vase. L'institution, si à cheval sur l'éthique, retient une œuvre ne lui appartenant pas. Pire! Elle se refuse à la restituer sous divers prétextes. Je vous raconte. 

En 1992, le Museo Correr de Venise réussissait le pari (presque) impossible. Il montait une exposition Antonio Canova (1757-1822). Le Vénitien avait été le plus célèbres sculpteur de son temps. Le nouveau Michel-Ange. Un autre Bernin. Papes, tsars, rois et banquiers se disputaient ses marbres, qui donnaient l'illusion de la chair. Les plus riches d'entre eux, enfin satisfaits après des années d'attente, s'empressaient d'élever un temple, uniquement destiné à mettre leur statue en valeur.

Un don de William Favre 

Or Genève détient l'un des plus célèbres groupes de Canova, le «Vénus et Adonis». Canova l'avait taillé entre 1789 et 1794 pour le marquis Berio, de Naples. Ce dernier fit ériger, à sa livraison, un petit bâtiment dans son jardin pour une merveille payée le lard du chat: 2000 zecchini. Le brave homme mourut en 1820. Ses héritiers mirent ses biens en vente. Prévenu, Canova avait un client tout trouvé. Un Genevois, Guillaume Favre, voulait à tout prix (c'est à dire n'importe lequel) une des ses œuvres pour sa propriété genevoise, la Villa La Grange, acquise des Lullin en 1800. 

Favre paya 2000 louis d'or. Canova mit une condition. Il voulait récupérer son «Vénus et Adonis». La draperie servant davantage à assurer l'équilibre du marbre que la pudeur de la déesse, ne lui plaisait plus. Il désirait la modifier. Ce qui fut fait en un mois à Rome. L'artiste accomplit ce travail gratuitement. Le groupe put alors gagner Genève, où Favre fit ajouter une aile basse à l'ex-Villa Lullin. Le groupe trônait ainsi dans sa bibliothèque. Son précieux socle était pourvu d'anses. Canova aimait à ce que ses statues puissent se voir sous tous les angles.

Un cadeau conditionnel 

Le groupe traversa à son poste les générations. Dernier Favre, William (1843-1918) décida en 1917 de donner les vingt hectares de son parc urbain et la maison à la Ville. Le cadeau fut bien sûr accepté. Mais il restait conditionnel. Le groupe devait demeurer où il était. Autant dire qu'il aurait dû y revenir après son excursion vénitienne. Ce ne fut pas le cas. Le MAH le kidnappa au passage. Il se trouve depuis en haut de l'escalier. Le musée s'en sert comme icône. Il figure aujourd'hui sur toute sa publicité. En vedette. Un petit film sur «Vénus et Adonis» a même été envoyé sur Youtube. Succès moyen: 780 clics seulement. 

La situation en serait restée là, si Favre n'avait pas prévu des exécuteurs testamentaires se succédant au fil des générations. Trois sages. Il s'agit aujourd'hui de Barbara Roth, de la BGE, de l'avocat Gabriel Aubert et de l'historienne de l'art Leila el-Wakil (1). A la longue, ils se sont étonnés. A une époque où l'on parle tant de restitutions, le marbre n'a toujours pas été restitué à La Grange. Un hideux moulage (silicone?), qui aurait coûté 87.000 francs, y fait figure d’ersatz.

Le dîner de réparation

La Ville était gênée. Elle avait ici les mains moins libres qu'avec le legs Gustave Revilliod de 1890. On sait que le parc inaliénable fut détruit dans les années 1930 pour élever le Palais des Nations. Le prix à payer pour Genève afin de (re)devenir internationale. Selon mes informations, un luxueux dîner à La Grange a donc réuni les parties, autrement dit le magistrat (Sami Kanaan),, le directeur du MAH (Jean-Yves Marin) et les exécuteurs testamentaires, plus quelques sous-fifres. Les conseillers à la culture, on le sait, sont devenus une véritable armée mexicaine. 

La discussion fut animée. On expliqua aux exécuteurs que la statue était intransportable. Pourquoi donc? Des micro-fissures seraient apparues dans la pierre. L'ennui, c'est qu'aucune assurance n'a été sollicitée pour un dédommagement, alors que le groupe, si mes souvenirs sont bons, était couvert pour 17 millions en 1992. Si le MAH ferme, il faudra en plus bien le mettre quelque part pendant les travaux. Le dépôt prévu à Artamis? On sait qu'il y a là bien des problèmes... Alors disons juste quelque part. Le risque de choc sera donc le même, voire pire. Il faudra bien ramener le Canova au musée pour la réouverture, alors qu'il serait à La Grange pour de bon.

Ouverture requise

Jean-Yves Marin aurait (conditionnel) posé le problème de la visibilité du chef-d’œuvre. Voilà de l'eau au moulin des exécuteurs testamentaires! Favre avait prévu une ouverture au public de sa bibliothèque «au moins une fois par semaine». Ce qui ne fut jamais fait. Le lieu ne se visite, les bonnes années, qu'au moment des Journées du Patrimoine. 

On en est là. Espérons qu'on y restera pas. Le sort des «Trois Grâces» du même Canova fait réfléchir. Ce groupe était conservé dans un pavillon à Woburn Abbey, chez les ducs de Bedford. Un tel château coûte cher à entretenir. Un marquis de Tavistock, héritier du titre, a dû vendre l’œuvre. Il l'a fait si cher que Londres et Edimbourg, co-acheteurs, se la partagent. Un an chez l'un. Un an chez l'autre. Avec ce que cela suppose de trajets. Pendant ce temps, le pavillon reste vide. L'Angleterre s'est émue. Lors d'impôts de succession à payer dans un bâtiment historique visitable, l’œuvre est déormais souvent laissée sur place. Seul, le titre de propriété change. C'est ce qui est par exemple arrivé aux Van Dyck du «Double Cube Room» de Wilton House, la demeure ancestrale des comtes de Pembroke. "Broke" signifiait "fauché" en français.

(1) Consultés, ces trois derniers n'ont pas désiré me rérondre.

 

Photo (MAH): Le fameux groupe d'Antonio Canova, "Vénus et Adonis".

Prochaine chronique le mercredi 6 mai. Le retour rituel d'Art en Vieille Ville, à Genève. Expositions, nouveaux venus et un hommage à Michel Foëx, récemment décédé.

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