Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le MAH regroupe de "Faux amis" célèbres autour d'Urs Fischer

Crédits: Pierre Abensur

«Faux-amis». Le Musée d'art et d'histoire (MAH) de Genève a viré de 180 degrés depuis sa rétrospective Jean-Pierre Saint-Ours, prolongée deux mois par la force des choses. L'institution est entrée de plain-pied dans le contemporain avec une sélection de pièces appartenant à la Fondation DESTE de Dakis Joannou. Un choix axé autour du Zurichois Urs Fischer. On sait que le Zurichois, âgé de 43 ans, fait partie des noms les plus cotés dans le monde, sur le plan monétaire comme artistique. Il a ainsi eu tout le Palazzo Grassi pour lui tout seul avec l'exposition «Madame Fisscher» (avec deux «s») en 2012. 

Pourquoi cet accrochage au MAH? Très simple. L'institution se retrouvait à poil, comme on dit dans le monde. Elle avait pensé fermer ses portes après une votation positive le 28 février. Elle s'est retrouvée dans l'obligation de continuer sur sa lancée à cause de «vox populi». Une Fondation DESTE a été créée à Genève en 1983 afin d'aider le Centre d'art contemporain, que dirigeait alors Adelina von Fürstenberg. Or on connaît cette dernière, à qui la création émergente doit beaucoup à Genève depuis les années 1970. Adelina fait penser à ces voyageurs de commerce de jadis, qui bloquaient de leur pied chaque porte d'appartement entrouverte pour mieux pénétrer dans les lieux. Elle est ainsi naguère parvenue à occuper l'ONU ou à l'Ariana. Il lui manquait le MAH à son tableau de chasse.

Le bon commissaire

On retrouve donc sa Fondation Art for the World derrière cette opération de prestige. Il fallait encore dénicher le commissaire idoine. Les regards se sont tournés vers Massimiliano Gioni. A 43 ans (il est né en 1973, comme Fischer), le Lombard a déjà un beau parcours derrière lui. Il roule à Milan pour la Fondation Trussardi et à New York à l'intention du New Museum. En 2013, l'homme a surtout réussi la meilleure Biennale de Venise depuis vingt ans, même si les esprits chagrins l'ont trouvée trop muséale. L'an dernier enfin, dans le cadre de l'EXPO, il a donné au Palazzo Reale de Milan une immense et belle exposition féministe sur «La Grande Madre». 

Gioni a donc picoré dans la boulimique collection Joannou, comprenant 2500 pièces souvent signées de noms hyper-connus. Il en a retenu Fischer, finalement peu vu en Suisse, faisant tourner autour de lui des artistes susceptibles de lui ressembler. En apparence. Mais il s'agit de faux amis, sans que l'on soit pour autant en présence d'ennemis. Les similitudes supposées ne sont pas forcément réelles. Il peut s'agir de coïncidences. Dans le monde de l'art, les bonnes idées (les mauvaises aussi) sont dans l'air du temps. A chacun sa manière de se les approprier.

Un jeu de miroirs 

Dans les salles du rez-ce-chaussée du MAH, aux grandes fenêtres pour une fois largement ouvertes sur l'extérieur, Fischer croise ainsi Jeff Koons, dont il ne possède cependant pas le côté vitrine de Noël, Robert Gober, Martin Kippenberger, Cindy Sherman, Kiki Smith, Maurizio Cattelan ou... Urs Fischer lui-même, puisque nous sommes dans un jeu de miroirs. Sa maison en pain, qui évoque l'Hansel et Gretel des frères Grimm, se reflète dans la maison de poupée de Gober. Son cheval de métal renvoie à l'âne empaillé de Cattelan. Sa porte enfoncée (elle mène ici aux toilettes, coiffée d'un pigeon taxidermisé par Cattelan) va bien avec le lit de Gober. Quant au porc de Paul McCarthy, il peut se vautrer tout près du cochon bien rose de Koons sous le signe de la charcuterie revue par Walt Disney. 

Ces «Faux-amis» (mais en existe-t-il au fait de vrais?) séduisent. Mieux, ils convainquent. Réussie, l'exposition n'en pose pas moins un double problème. Le premier est celui de l'identité profonde de l'institution, qui en ressort encore plus brouillée, si possible. Qu'est-ce que le Musée d'art et d'histoire? Et surtout où va-t-il? La seconde est celle de la répartition des tâches. Est-il opportun de montrer «Faux amis» ici, alors que Genève possède un musée d'art contemporain, le Mamco, et que celui-ci vient de changer de directeur? La chose tient de la déclaration de guerre, quand il faudrait partager les compétences et les envies.

Le mauvais lieu

Il semble bien clair que Genève, où le MAH vacille déjà sous le poids de ses missions, ne possède pas une envergure suffisante pour entretenir deux grands lieux dédiés à la même chose. Et, si vous voulez mon avis, je pense que «Faux-amis» aurait mieux convenu au cadre du BAC, ou Bâtiment d'Art contemporain. Ici, face au reste des collections, dans un cadre néo-pompéien conçu au départ pour de l'archéologie, c'est tout de même de la tomate hors-sol.

Pratique

«Urs Fischer/Faux-amis», Musée d'art et d'histoire, 2, rue Charles-Galland, jusqu'au17 juillet. Tél. 022 418 26 00, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. 

Photo (Pierre Abensur): La maison d'Urs Fischer devant la carriole de Maurizio Cattelan.

Prochaine chronique le samedi 14 mai. Conegliano, petite ville du Veneto, propose une exposition de grand luxe sur les Vivarini, peintres vénitiens du XVe siècle. Comment est-ce possible?

 

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