Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le MAH propose le "Theatrun Mundi" des Russes d'AES + F

Crédits: AES + F/Musée d'art et d'histoire, Genève 2018

C'est un exploit. Arrivée à la tête du Pôle beaux-arts en octobre, Lada Umstätter est parvenue à imposer une exposition au Musée d'art et d'histoire. C'est bien la seule depuis longtemps... et pour longtemps. L'institution la mieux dotée de Suisse en subventions (du moins à ma connaissance) semble éprouver un malin plaisir à en faire le moins possible. De toutes manière, que ce soit à Charles-Galland ou au Rath, il n'y a plus qu'un seul projet précis après celui-là. C'est celui d'une exposition sur le Rhône antique coproduite avec Arles. Arles, l'une des villes les plus pauvres de France, qui a trouvé à la fois des ressources et des mécènes pour s'offrir une politique de capitale... 

Mais venons-en à «Theatrum Mundi», que proposent depuis le 18 mai les salles dites «palatines» au rez-de-chaussée du Musée d'art et d'histoire. Il y a là de la vidéo sur écran géant (mais alors vraiment géant!), des photos et des objets. Le tout émanant d'un collectif russe désormais bien connu. La première fois que j'ai vu, du moins consciemment, AES + F c'était à la Biennale de Venise en 2007. «C'est aussi là que j'ai remarqué ce groupe dans le pavillon russe», explique Lada. «Mais j'en avais déjà noté des images rondes chez Charlotte Moser, qui tenait alors une galerie d'art contemporain à Genève. Il n'existait à cette époque que les photos. Mon choc a été de les voir bouger dans un film.»

Une sorte de film d'animation 

Il ne faut en effet pas imaginer «La dernière révolte», qui marquait le passage du collectif à l'écran, comme une vidéo normale. Fondé en 1987, AES (comme Tatiana Arzamasova, Lev Evzovich et Evgeny Svyatsky, auquel s'est ajouré en 1995 le F de Vladimir Fridkes) a en réalité adopté un mode proche du cinéma d'animation. «Pour cette «Révolte», les artistes avaient pris tant de photos numériques qu'ils les ont montées une par une afin de créer le mouvement, ou du moins son illusion», poursuit Lada Umstätter. «C'est ce qui explique certaines incohérences dans les gestes. Tout n'était pas prévu à l'avance.» Un travers (ou un charme?) aujourd'hui disparu. Le quatuor est désormais bien rôdé. «Il n'empêche que les acteurs ne savent pas à l'avance ce que va donner leur prestation. Tout se voit construit au montage, qui peut durer un ou deux ans. Il s'agit avec AES + F d'une création totale, en haute définition, à partir d'un matériau partiellement humain. N'oubliez pas tout le reste qui se voit créé en réalité virtuelle, comme les animaux fantastiques!» 

Lada a noué dès que possible des contacts avec les artistes. Le fait qu'elle soir Russe a naturellement aidé. «L'exposition était au départ prévue pour La Chaux-de-Fonds, dont j'ai dirigé le musée pendant dix ans.» Le projet s'est déplacé en sa compagnie à Genève. «Il a été très difficile à mener à bien, non pas à cause de la censure actuelle, même si elle revient en force. AES + F reste encore dans les limites de ce qui se voit admis par le régime, même si certaines choses ici montrées passent mal. AES + F, ce n'est tout de même pas Pussy Riot! Avec eux, il n'y a eu ni saisie, ni emprisonnements.» Si le MAH lui-même dans sa communication évoque des «difficultés», elles restent donc d'ordre matériel. Genève travaille ici délibérément avec un pays où tout reste compliqué... et cher.

Toute l'histoire de l'art 

Pourquoi avoir repris se projet pour le Musée d'art et d'histoire? «A cause de la richesse des thèmes abordés dans les trois films que nous présentons. AES + F ne sort pas de rien. Ses quatre membres travaillent à partir de toute l'histoire de l'art.» Une histoire que le MAH, toujours présenté comme un petit Louvre, se targue de raconter aux Suisses romands. «Leur «Allégorie Sacrée» part ainsi d'un petit tableau de Giovanni Bellini, peint vers 1500. Personne n'a jamais pu décrypter de manière satisfaisante ce panneau, qui se trouve aux Offices de Florence. La meilleure explication est d'y voir une représentation symbolique du Purgatoire.» Le collectif russe a prolongé l'idée, en modifiant le décor. «Nous nous retrouvons avec lui dans la salle d'attente d'un aéroport international. L'endroit par excellence des attentes avant un envol, souvent différé, pour quelque part. Un lieu où les nationalités et les langues se mélangent aussi, même si AES + F entend créer un cinéma où l'on entendrait de la musique, certes, mais aucune parole.» 

Bien entendu, toutes les interprétations restent ouvertes. Comme les passagers de l'aéroport, chaque visiteur du musée arrive avec un bagage qui lui est propre. «Il y a parmi les interprètes beaucoup d'inconnus, parfois venus de très loin afin d'avoir le privilège de travailler avec le groupe», explique Lada. «Mais on y retrouve aussi d'anciennes stars du cinéma soviétique, dont la présence codifiée modifie le contenu.» Mais pour les seuls initiés! «Inverso Mundus» de 2015 reprend, lui, clairement des schémas intellectuels remontant au Moyen Age, voire à l'Antiquité. Il s'agit de l'inversion du monde par l'échange des rôles et des perspectives. Le haut peut alors devenir bas et le masculin se transformer en féminin (ou le contraire). L'animal a quelque chose d'humain. L'homme possède un solide fonds animal. Le spectateur voit ainsi dans l'un des films un centaure. «AES + F joue ainsi de nos peurs et de nos fantasmes actuels.» Avec notre bon goût aussi. Sommes-nous avec les Russes dans le sublime ou le kitsch? Et le savoir a-t-il en fin de compte la moindre importance?

Pratique 

«AES + F, Theatrum Mundi», Musée d'art et d'histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu'au 7 octobre. Tél. 022 418 26 00, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Comptez une heure et demie au moins pour tout voir.

Photo (AES + F/Musée d'art et d'histoire, Genève 2018): La photo qui fai l'affiche. Il y a le centaure quelque part.

Prochaine chronique le vendredi 22 juin. La Seine coule (un tout petit peu) à la Conciergerie. C'est une installation contemporaine.

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