Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le MAH parle de châteaux forts et de chevaliers en Savoie

Crédits: Musée d'histoire du Valais, Sion

Le Musée d'art et d'histoire de Genève aime apparemment à varier le sujet de ses expositions. Après Urs Fischer et ses faux amis, qui représentaient la création contemporaine, l'institution fait marche arrière. Elle se penche sur les «Châteaux forts et chevaliers» du XIVe siècle, version genevoise et savoyarde. Jusqu'au 19 février, puisqu'on aime ici à étirer les choses, les salles du rez-de-chaussée contiennent donc des fresques médiévales, des aquamaniles et des étendards. Il s'agit de montrer le côté laïc d'un temps qu'on aime à présenter comme très religieux. Enfin, quand je dis «les salles», je me comprends. Il y en a seulement deux, qui qui permet tout de même un pluriel. 

Comment cette manifestation est-elle née? D'une découverte. En 1985 se voyait identifié sous un badigeon un cycle de peintures du XIVe siècle, une époque difficile marquée par les guerres (celle de Cent Ans commence alors), la peste noire et le «petit âge glaciaire». Les fresques se trouvaient dans un manoir de la vallée de l'Isère, le château du Cruet. Leur état de conservation se révélait suffisant pour que les sujets soient lisibles, faute d'être au départ compréhensibles. L'ensemble a été offert par le propriétaire, peut-être heureux de s'en débarrasser, au Département de la Savoie. Une dépose a eu lieu en 1988. Les peintures sont depuis exposées de manière permanente au Musée Savoisien de Chambéry. Il est permis de s'interroger sur le procédé, qui les sépare définitivement de leur lieu de création. Mais c'est comme ça.

Un roman des années 1180 

Le musée subit aujourd'hui des travaux, comme il y en a eu au Musée des beaux-arts de la même ville. Désormais volant, puisque posé sur des plaques, le cycle pouvait partir pour un de ces voyages qui forment la jeunesse. Un gros camion suffisait. La manifestation devait au départ se tenir à la Maison Tavel, autre vestige profane du XIVe, ce qui avait un sens. Le besoin d'alimenter en expositions la maison mère après la votation négative du 28 février en a décidé autrement. Il a fallu que la commissaire Sylvie Aballéa improvise. Un peu à la va-vite, apparemment. La chose n'a rien pour étonner. La dernière présentation en date du MAH sur le Moyen Age, celle donnant un cadre au retable de Conrad Witz restauré, avait déjà connu ce genre d'aléas. L'exposition avait été engagée, puis annulée, et enfin reprise, ce qui avait obligé ses organisateurs à des exercices de haute voltige pour convaincre à la dernière minute des prêteurs comme Turin. 

Mais revenons au galop à nos chevaliers. Il y avait donc un cycle, désormais bien étudié. Le jeune historien Térence Le Deschault de Monredon, au nom admirable, a en effet trouvé la clef de l'énigme. Les scènes représentées dans la grande salle du Cruet sont tirées de «Girart de Vienne», roman écrit vers 1180 par Bertrand de Bar-sur-Aube, un auteur dont on a peu entendu reparler depuis. Il raconte le conflit entre Girart et son empereur Charlemagne. Le récit se situe donc à la même époque que «La Chanson de Roland» ou le «Roland furieux». Il y a là une sombre histoire de femme, la duchesse de Bourgogne, une effrontée et une impudique (une femme, quoi, selon la mentalité de l'époque!) entreprenant de séduire Girart. Elle se vengera de son rejet en épousant Charlemagne. Je vous passe les détails. Il en faut beaucoup pour faire une chanson de geste.

Un clin d'oeil à Roelbeau 

Autour de ce cycle, assez beau, mais tout de même primitif pour l'époque (il est contemporain des dernières années de Giotto à Florence), Sylvie Aballéa a donc réuni un certain nombre d'objets. Il y en a beaucoup de militaires. Quelques uns de courtois. Le choix comporte aussi bien le gonfanon (une sorte de drapeau) aux armes de Blonay et Savoie que des pions d'échec ou une valve de miroir en ivoire. C'est assez miquelet en regard de l'espace disponible. Il y a aussi un coin pour parler du château de Roelbeau, récemment réaménagé en promenade archéologique. Il fallait bien que ce genre d'édifice soit quelque part, vu qu'il figure dans le titre de l'exposition. 

Et puis, au bout de la seconde salle, c'est la fin. Porte close. Il n'y a plus qu'à se mettre à la lecture du catalogue, où un certain nombre de spécialistes ont concentré leur savoir en quelques pages, le livre restant de petite taille. Pas de quoi raconter les rapports, pour le moins compliqués, de Genève avec la Savoie du XIIIe au XVIe siècle. Il y a là de bons articles de Matthieu de La Corbière, de Jean Terrier, l'archéologue cantonal, plus naturellement ceux de Térence Le Deschault de Monredon, l'homme sans qui Girart n'aurait pas été reconnu. La prochaine fois que le MAH se penchera sur le Moyen Age, il faudra tout de même qu'il se donne les moyens de ses ambitions, pour autant qu'il en ait encore. Ce n'est pas parce que l'on parle de la Savoie qu'il faut rester provincial.

Pratique 

"Chateaux forts et chevaliers, Genève et la Savoie au XIVe siècle", Musée d'art et d'histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu'au 19 février 2017. Tél. 022 418 26 00, site www.http://institutions.ville-geneve.ch/fr/mah Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogue de 104 pages coédité par Favre. 

Photo (MAH): Bacinet à visière mobile, entre 1350 et 1370. Un prêt de Sion.

Prochaine chronique le mercredi 26 octobre. Le Centre Pompidou propose un Magritte très intellectuel.

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