Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le MAH, c'est trop pour Christiane Baumgartner

Le Cabinet des arts graphiques genevois possède depuis 2008 les 25 gravures d' «Une seconde». Vingt-cinq, rappelons-le aux jeunes générations, constituait jusque dans les années 1990 le nombre d'images fixes requises chaque seconde par le cinéma, afin de donner sur l'écran l'illusion du mouvement. Le département estampes du Musée d'art et d'histoire (MAH) a reçu en 2010 de son cercle de donateurs les neuf xylographies, imprimées en pourpre, du «Deutscher Wald» de la même Christiane Baumgartner. Il pouvait sembler logique qu'il ne s'arrêterait pas là. Contrairement aux bonheurs, les malheurs n'arrivent jamais seuls. 

Je n'ai personnellement rien contre l'artiste, née en 1967. Cette Allemande de l'Est fournit depuis les années 1990 un travail très professionnel, incluant non seulement la xylographie, mais aussi la photogravure, l'aquatinte, la lithographie ou la sérigraphie. Elle pratique en plus la vidéo et imagine des livres. Seulement voilà! On aurait davantage imaginé son travail, plutôt répétitif, dans une petite galerie privée de la place ou sur un stand d'«artgenève». Il n'y a guère là de quoi remplir les salles temporaires du MAH, si ce n'est sur le plan du volume. Christiane Baumgartner voit en effet grand. Très grand. C'est souvent, côté format, du Franz Gertsch, inspiration en moins.

Lignes horizontales 

Que montre donc cette plasticienne? Exactement ce que l'on peut attendre d'une femme née à Leipzig sous le régime communiste. Se détournant du «réalisme socialiste» alors en vigueur, elle a plongé dans un minimalisme forcené. S'inspirant de photographies prises dans le mouvement, elle travaille dans le flou. L'indistinct. L'éphémère. L'artiste décompose non seulement le temps, mais l'image. Traversées de lignes horizontales plus ou moins épaisses, ses œuvres ressemblent aux écrans des télévision en noir et blanc du début des années 1960. Banalité assumée, en plus. Eliminant presque l'humain, ses gravures proposent des paysages insignifiants, vus à grand vitesse. Un peu à la vitesse à laquelle les rares visiteurs les regardent aujourd'hui au MAH. 

Chacun a le droit d'avoir ses goûts. Il s'agit visiblement là de ceux de Christian Rümelin, en charge du Cabinet depuis le départ de Christophe Cherix. L'homme a ainsi monté une coproduction pour faire circuler des tirages appartenant généralement à l'artiste. Il a également conçu un catalogue oblong, en version française et allemande. Il s'agit cependant là d'une coproduction modeste. Troisième étape sur trois, Genève vient après La Louvière (c'est en Belgique) et le Kunstpalast de Düsseldorf. D'autres institutions, plus prestigieuses, n'étaient sans doute pas intéressées à présenter cette artiste, qui reste encore peu connue à 48 ans.

Un manque d'ambitions 

L'étirement de cette rétrospective, qui comprend par ailleurs quelques vidéos pour le moins austères, trahit cependant l'état actuel du MAH. On eut compris un coup de cœur au Cabinet lui-même, situé promenade du Pin. Le choix d'en faire une exposition dite «de prestige» montre bien que Genève est aujourd'hui loin de jouer dans la cour des grands. Ce serait plutôt l'arrière-cour. Au niveau d'une institution française de province. Le décalage entre les ambitions affichées et le résultat apparaît du coup flagrant. Il s'agit en plus d'une présentation longue dans une maison qui brille depuis quelques années par son inertie. Trois mois. 

Ne faudrait-il pas plutôt démontrer par une activité fébrile (mais raisonnée) un réel besoin d'agrandissement?

Pratique

«Christiane Baumgartner, White Noise», Musée d'art et d'histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu'au 28 juin. Tél. 022 418 26 00, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.  Catalogue édité par Schneidegger & Spiess. Photo (MAH): L'une des neuf estampes rouges de "Deutscher Wald". 

Prochaine chronique le dimanche 19 avril. Eric Coatalem rend à Paris son "Hommage à la galerie Cailleux". Comment le goût a-t-il pu changer si vite depuis trente ans?

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