Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le design selon Saint-Prex à l'Ariana

Le train ne s'arrête pas, sauf s'il s'agit d'un omnibus, mais il ralentit tout de même. Derrière la gare de Saint-Prex, le voyageur peut ainsi admirer un bâtiment dont la façade est décorée de vases et de bouteilles géants. Il s'agit de l'usine construite en 1947 à l'emplacement de fours plus anciens. La verrerie continue son activité séculaire. Il s'agit aujourd'hui d'une pure industrie. Ouvert en 1928, le volet artistique est fermé depuis 1964. 

C'est cependant aux productions les plus ambitieuses de Saint-Prex que se voit avant tout dédiée la nouvelle exposition de l'Ariana. Sur le pourtour de la galerie du premier étage, elle a remplacé la présentation des céramiques genevoises du XXe siècle, de Bonifas à Menelika. Il faut une tourne, afin de ne pas lasser. Le musée se voue de plus autant à la verrerie qu'à la poterie. Pas de jaloux, même si le verre joue un peu ici les parents pauvres.

Un industriel ambitieux 

C'est en 1911 qu'a commencé la production de Saint-Prex. Cinq ans après la fondation, de l'autre côté de la Sarine, des porcelaines de Langenthal, exposées par l'Ariana en 2012. Les deux initiatives pouvaient sembler courageuses, même si la fabrication du verre utilisait des sables locaux. Mais Henri Cornaz voyait grand. Il va absorber d'autres fabriques afin de devenir le fournisseur suisse par excellence. L'avenir lui donnera raison. La firme produisait un million de bouteilles par an à la veille de la guerre de 14, dix millions en 1930, soixante millions en 1959. C'était l'apothéose, avant la mise en cannettes. Plus personne n'achète sa bière (Cardinal, Feldschlössen ou Warteck) dans un flacon depuis longtemps... 

En 1928, afin de diversifier ses produits, Saint-Prex s'est donc lancé dans la création d'objets plus ambitieux. Après la cuisine, l'entreprise pouvait envisager le salon. Il fallait créer des vases, des coupes, des bonbonnières et même des luminaires (absents à l'Ariana). La chose supposait un savoir-faire nouveau, des lignes séduisantes et de nouvelles formes de publicité. Il y avait pourtant une place à prendre, avec des récipients vendus bon marché par rapport à ceux de France, de Venise ou de Bohême. Il suffisait de convaincre la clientèle petite bourgeoise.

Formes simples, mais élégantes

Ce sont ces objets aux apparences simples, mais élégantes (certaines sortaient de l'imagination de Paul Bonifas!) que le visiteur retrouvera dans les vitrines de l'Ariana, aux formes hélas impossibles. Ces capsules murales, conçues au moment de la rénovation de 1992-1993, tiennent du suppositoire. En plus, elles multiplient les reflets désagréables. Il a fallu des prodiges d'adresse pour y faire entrer des coupes et des vases, plus les réductions d'affiches d'époque, dues à Hubert Weber (ce sont de loin les meilleures), puis à Marcus Campbell. 

Le visiteur peut ainsi découvrir plusieurs styles et techniques, qui se sont succédé, ou ont cohabité. Saint-Prex, c'est d'abord le verre vert. Mais celui-ci a pu se voir gavé à l'acide pour les créations luxueuses. Un transfert permettait d'appliquer un modèle à la grecque. Des personnages antiques se retrouvaient pris entre des palmettes et des frises décoratives. On est en plein néo-classicisme des années 1930. Une référence culturelle qui ne va pas sans surprendre au milieu des bouteilles destinées à tous les vignerons du pays!

Du doré et de l'argenté

Il fallait aussi de la couleur. Il y a eu des décors peints. Des applications de feuilles d'or ou d'argent qui donnaient de belles craquelures (aléatoires) au moment de la cuisson. Du texte aussi. Saint-Prex a sorti nombre d'objets publicitaires, à commencer par des cendriers. Nous rejoignons ici ce que la société a pu donner de plus commercial. Il fallait bien faire tourner la boutique. Elle occupait en 1959 environ 400 ouvriers, logés dans une petite cité construite pour eux. Depuis 1940, Saint-Prex fonctionnait 24 heures sur 24, avec trois équipes. 

Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner si le très muséal Ariana a longtemps hésité à collectionner Saint-Prex. Une pièce a tout de même été acquise en 1931. Il faudra attendre 1990 pour qu'entrent... deux bouteilles à bière. Des dons, legs et achats ont considérablement accru ce minuscule ensemble. En 26 étapes, le chiffre est monté à 82. Il a cependant fallu compléter ce fonds pour l'actuelle présentation, prévue pour durer un an. Le château de Nyon a prêté. Vetropack aussi, ce qui semble normal. C'est l'actuelle raison sociale de l'usine. 

Allez donc jeter un œil, et même deux. Ne vous attendez pas à des chefs-d’œuvre. L'ensemble n'en apparaît pas moins très digne, comme l'était il y a deux ans au sous-sol celui des porcelaines de Langenthal. Il suffit de savoir trier.

Pratique

"Verreries de Saint-Prex", Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 1er novembre. Tél. 022 418 54 50, site www,institutions.ville-geneve.ch/ariana Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Photo (Ariana): La même forme de pichet en trois versions différentes.

Prochaine chronique le jeudi 8 janvier. Quand Alberto Moravia écrivait des lettres d'amour à l'artiste vaudoise Lélo Fiaux. Le livre vient de sortir à Genève.

 

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