Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / Le Centre d'art contemporain s'égare un peu

Changement de décor. Changement de style. Après les somptueuses architectures de papier néo-classiques signées par Pablo Bronstein, le Centre d'art contemporain (CAC) passe aux sculptures quasi résiduelles du Californien Robert Overby (1935-1993) et à des vidéos, Dieu merci courtes, de l'Arizonienne Nicole Miller (née en 1982). Une programmation américaine, donc, placée sous le signe d'un art progressif, ou supposé tel. 

Overby, pour commencer. Vous connaissez au moins une de ses œuvres. Il s'agit du logo de Toyota. L'homme a toujours gardé une production de graphiste à côté de son travail de plasticien. Un bon calcul. Il n'avait pas besoin de vivre de sa production, rarement exposée de son vivant. Celle-ci restait donc libre d'aller où elle voulait. Son auteur était en plus assuré de ne pas mourir de faim.

Des pièces devenues historiques 

Que dire? Que dire de la chose, présentée sous le titre de "Works" (l'anglais fait plus chic), au troisième étage du BAC? Alessandro Robottini, qui assure ici le commissariat, a choisi de tout brasser pêle-mêle, les moules de plastique, béton et autre latex alternant avec des peintures soit du signataire lui-même, soit bricolées par ses soins à partir de tableaux anciens trouvés. L'auteur parlait de "minimalisme corrompu". Serait-ce le sens de l'humour? 

Vues quarante ans après leur création, ces pièces font évidemment vieux machins. Elles sont devenues "historiques", signe sans faille qu'il n'y a plus grand chose à en dire d'autre. C'était sans doute intéressant, novateur, provocateur à l'époque. Aujourd'hui le soufflé est retombé, pour autant qu'il y ait jamais eu un véritable souffle. En fait, et ce n'est pas forcément un compliment, le visiteur se croirait au Museum für Gegenwartskunst de Bâle, temple de avant-gardes vieillissantes.

Vidéos documentaires promues au rang d'art 

Nicole Miller, maintenant. La dame produit de petits films documentaires qu'on pourrait très bien montrer à la télévision, si possible à une heure de faible écoute. Dans l'un, un homme parle d'un bras perdu dans un accident. Dans un autre, Darby Jones évoque son père, acteur noir dans le Hollywood blanc des années 1940. Le spectateur peut au moins voir un extrait du magnifique "Vaudou" de Jacques Tourneur. Le zombie, c'était Darby père. La troisième bande montre une école de Tucson aujourd'hui abandonnée. 

Ces innocents courts-métrages ont accédé, on ne sait trop pourquoi, au statut d’œuvres à part entière. Andrea Bellini, à la tête du CAC, assure lui-même le commissariat de l'exposition. Tout le monde trouvera sans doute ça très bien. Les voix dissidentes se font rares dans le monde, pour le moins grégaire, de l'art contemporain. Dans le doute, et ce doute se multiplie, chacun adopte en effet le discours des autres, histoire de ne pas avoir l'air du vilain petit canard. Le débat se fait rare. Il est permis de le regretter. Nul ne détient la vérité infuse. Tout devrait toujours pouvoir se remettre en question. 

Autrement, on en arrive à ce qui a, paraît-il, momifié l'art classique au milieu du XIXe siècle. L'art contemporain, qui s'enseigne dans des écoles spécialisées (ECAL, HEAD...), tend à devenir académique. Ne riez pas! C'est hélas vrai.

Pratique

"Robert Overby", "Nicole Miller", Centre d'art contemporain, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 27 avril. Tél. 022 329 18 r42, site www.centre.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogues à venir. Photo (DR) Robert Overby en 1972, en train de prendre une empreinte.

 

A voir dans les galeries genevoises d'art contemporain 

Cornelia Parker. L'Anglaise revient chez Guy Bärtschi. Cornelia a été lancée en 1991 par son installation "Cold Dark Matter, An Exploded View", où elle avait suspendu en l'air les restes d'une cabane que l'armée britannique avait fait exploser. Autant dire que le politique et le conceptuel occupent une large place dans son travail. La chose sous-tend par ailleurs que chacune de ses œuvres doit se voir livrée avec le mode d'emploi. Route des Jeunes, l'artiste de 58 ans montre aujourd'hui des empreintes prises sur des pavés, dont ceux jouxtant la tombe de William Blake. Elle brûle du papier en mémoire du roi Edward II, tué par un fer rouge planté dans le fondement en 1327. Elle photographie des murs israéliens et palestiniens, ce qui ne saurait de nos jours passer pour innocent. L'idée de trace forme le dénominateur commun de ces pièces apparemment hétérogènes. Suivez donc Cornelia à la trace jusqu'au 21 mars, jour du printemps. (www.bartschi.ch) 

Art & Public, Sélection. Ne cherchez pas dans le dépliant "Genève art contemporain", qui sert de viatique aux amateurs romands. L'exposition n'y est pas annoncée. Il s'agit d'une sélection préparée par Roberto Gomez-Godoy, en marge de la foire "Artgenève". Sur un fond bleu nuit (la couleur va-t-elle gagner les galeries d'art moderne après voir envahi les musées classiques?), il y a des œuvres très diverses d'artistes naguère présentés à Genève par Pierre Huber. Christian Marclay est représenté par un meuble-trombone. Cindy Sherman par une grande photo, au propre vomitive, où l'artiste apparaît sur des lunettes de soleil. Une suite d'aquarelles de Günther Förg se trouve dans l'un des locaux de la rue des Bains. Deux photos de silos signées Bernd & Hilla Becher dans l'autre. La touche de couleur se voit donnée par une toile plissée de Steven Parrino. Du jaune sur un mur bleu, voilà qui pète! A voir d'ici fin février. Le 20 mars, la galerie passera à Franz West dont une pièce se voit cette fois montrée en hors-d’œuvre. (www.artpublic.ch)

Prochaine chronique le dimanche 9 février. Jacques Le Goff pose une vraie question dans son dernier livre: "Faut-il vraiment découper l'Histoire en tranches?"

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