Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Cabinet des arts graphiques rend hommage à Gérald Cramer

Crédits: Successió Miró/2016, Pro Litteris, Zurich

C'est plus grand. Enfin... légèrement. Après six mois de fermeture, le Cabinet des arts graphiques du Musée d'art et d'histoire (MAH), qui finit par ressembler à un (coûteux) chantier permanent, a gagné quelques mètres supplémentaires. L'équivalent du bureau de son directeur, qui est allé se faire voir ailleurs. Le lieu peut désormais présenter de plus cohérentes expositions. Quatre salles de bonne taille. Ce n'est bien sûr pas le Pérou, mais l'estampe et le dessin restent tout de même des modes intimes. 

Ce n'est pas un créateur qui inaugure cette nouvelle version de la vitrine du MAH sur la promenade du Pin. Ou alors, il s'agit d'un créateur par procuration. Décédé en 1991, Gérald Cramer restait en effet un éditeur. Il publiait ce qu'on appelait alors des «livres d'art» (1). Ne prenez pas le mot dans son sens actuel de «livre sur l'art». Le Genevois produisait des ouvrages unissant un texte littéraire, en général court, et des gravures, dues à un grand nom. Le tout tiré à peu d'exemplaires, comme il se doit numérotés. L'après-guerre a connu en la matière des heures fastes. Il existait alors un monde très actif de notaires bibliophiles, d'avocats érudits et de médecins humanistes, qui s'est envolé depuis. On imagine mal aujourd'hui Damien Hirst ou Jeff Koons illustrant des poèmes d'Ovide ou des sonnets de Shakespeare à l'intention de leur clientèle de «traders» en tous genres (2).

Un compagnonnage 

Cet hommage à Gérald Cramer constitue à la fois un gâteau d'anniversaire et un bouquet de remerciements. L'homme a vu le jour en 1916. La fondation portant son nom est déposée au Cabinet depuis 1987. Deux bonnes raisons pour sortir des boîtes les ouvrages, leurs maquettes, des bois gravés, le tout accompagné du prêt de tableaux et de dessins donné au Genevois par «ses artistes». Des gens pour le moins connus. Si Pablo Picasso n'a entretenu avec la famille Cramer que des liens privilégiés, l'éditeur a collaboré avec Marc Chagall, Joan Miró ou Henry Moore. Et ceci sur le long terme. On peut parler ici de compagnonnage. 

Grand, mince, un peu raide comme l'est aujourd'hui son fils Patrick (établi aux Bains), Gérald Cramer n'avait rien au départ pour se lancer dans ce genre d'entreprises. Comme Ernst Beyeler à Bâle, il a commencé en tant que libraire. Bonne maison. Stock de qualité. Clientèle cultivée. Des gens se constituant une vraie bibliothèque, qui remplissait toute une chambre. A leur intention, le marchand produisait des catalogues de manière régulière. Ces derniers devaient posséder une couverture digne de leur contenu. Cramer demandait donc à des artistes bien connus (Matisse, Braque, Arp...) de lui fournir une maquette. Tout a commencé pendant la guerre, qui a vu se retrouver à Genève beaucoup de beau monde, d'Albert Skira à Alberto Giacometti (en passant par Giorgio Strehler). En 1971, le Genevois pouvait du coup fêter ses «trente ans d'activités» avec un portefeuille de gravures tenant du tableau de chasse.

Miró, Chagall et Moore 

L'essentiel du travail de Gérald Cramer, bientôt devenu galeriste, reste néanmoins les grands livres, dont le Cabinet raconte aujourd'hui la genèse. Il fallait opérer des choix. Après une salle introductive, ceux-ci sont tombés sur «A toute épreuve» d'Eluard avec des xylographies (gravures sur bois, si vous préférez) de Miró, les «Poèmes» de Chagall et «Elephant Skull» (plus «Sheep») d'Henry Moore. Un florilège illustrant parfaitement la grande époque du livre d'art, même si les deux Moore datent seulement des années 1970, alors que commençait déjà le reflux du genre. On notera au passage que le parcours se clôt avec un cimetière d'éléphants, le centre de la salle étant occupé par le crâne de Miss Djeck, tuée a coup de canon à Genève en 1837 après son évasion d'un cirque. Tout un symbole... 

L'ensemble illustre un goût. C'est non seulement celui d'un homme, mais celui d'une époque. La chose suppose qu'il faut aimer le Miró d'après-guerre ou le Chagall des années 1960. Des périodes qui ne sont pas les plus recherchées pour les artistes en question. Il est du reste permis de se demander si Miró n'a pas fini par «faire du Miró» et Chagall du Chagall, avec ce que cela suppose d'effets attendus. Pour Moore, qui redécouvre une figuration réaliste face aux os de pachydermes ou devant les troupeaux de moutons, il existe en revanche un vrai renouvellement, avec ce que cela suppose de surprises et de remises en question. Comme une dernière jeunesse.

Emissions d'époque 

Très classique dans son décor compartimenté, l'exposition se voit complétée par un document radiophonique. Comme la manière de s'exprimer à l'auditeur a changé depuis! Il y a aussi une émission TV, en noir et blanc bien sûr. On y retrouve Marlène Belilos, qui régnait alors sur la culture dans une TSR nourrissant encore de grandes ambitions intellectuelles. Tout cela semble très ancien. Très daté. Les médias électroniques vieilliraient-ils finalement plus vite que les livres? 

(1) Patrick Cramer publie aujourd'hui des catalogues raisonnés de l’œuvre de certains artistes.
(2) Notons cependant qu'Editart, à Genève, poursuit sur cette lancée depuis quarante-cinq ans.

Pratique 

«Gérald Cramer et ses artistes: Chagall, Miró, Moore», Cabinet des arts graphiques, 5, promenade du Pin, Genève, jusqu'au 29 janvier 2017. Tél. 022 418 26 00, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Entrée libre.

Photo (Successió Miró/2016, Pro Litteris, Zurich): Une double page de "A toute épreuve" d'Eluard et Miró, 1958. Un projet initié dès 1947.

Prochaine chronique le samedi 12 novembre. L'hebdomadaire "Pariscope" est mort. La fin d'une institution.

 

 

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