Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le Cabinet des arts graphiques présente Barthélémy Menn

Crédits: Musée d'art et d'histoire, Genève 2018

Il aurait logiquement dû recevoir son hommage en 2015. Les expositions servent en principe de gâteaux d'anniversaire. Né en 1815, Barthélémy Menn n'a pas connu cette chance. Il est Genevois. Autant dire que le seul hommage qui lui ait été rendu, il y a trois ans était l’œuvre de Winterthour. Genève rattrape aujourd'hui les choses par les poils. Le prétexte semble du reste tiré par les cheveux. C'est en tant que maître de Ferdinand Hodler, mort en 1918, que son professeur a droit aux cimaises du Cabinet des arts graphiques, qui abrite pour l'occasion une série de peintures. On n'en était pas à une acrobatie près. 

Menn n'est pas un artiste populaire. Il faut dire qu'en dehors de son splendide autoportrait au chapeau de paille des années 1865-1870, ses toiles ne correspondent plus au goût actuel. C'est une peinture sage jusqu'à l'ennui, avec en plus des couleurs ternes. Aucun écart vis-à-vis des convenances, du moins après le retour au bercail en 1843. Alors qu'il étudiait dans l'atelier d'Ingres, à Paris puis à Rome, le débutant aurait pu développer une inspiration plus fantaisiste. Las! Genève n'était prête à recevoir ni mythologies, ni nudités. A l'ouverture du XVIIIe siècle avait succédé le protestantisme corseté du Réveil. La bourgeoise se montrait moins décolletée que l'ancien patriciat. Menn détruisit du coup beaucoup d’œuvres de jeunesse. N'ont survécu que deux études pour «Salomon présenté à la Sagesse par ses parents», sujet qui ne pouvait choquer personne. A mon avis, il aurait mieux fait d'éliminer la suite.

Le maître pour Hodler 

Revenu à Genève, Menn a beaucoup enseigné. C'était selon ses élèves un excellent pédagogue. Venu à pied du canton de Berne pour suivre ses cours, Hodler en parlait comme du maître. Un peu à la manière dont Henri Matisse évoquait la figure de son mentor Gustave Moreau. Il se donnait en tout cas du mal pour ses cours. L'accrochage de la promenade du Pin montre ainsi des tableaux conçus pour véhiculer son message scolaire. Il y a là des types anthropologiques qui pourraient aujourd'hui passe pour racistes et quelques textes bien sentis. Une vitrine abrite même un diagramme illustrant le «Combat pour la vie» et un autre pour une «Carrière conduite en ligne droite». Il n'y a vraiment rien de sinueux avec Menn!

Plus qu'un artiste, l'homme aura ainsi été jusqu'à sa mort en 1893 un passeur. Il y a en lui l'héritage d'Ingres, dont il ne reste pas grand chose dans ce que le visiteur voit. Les amitiés avec Gustave Courbet , Eugène Delacroix, Charles-François Daubigny et surtout Camille Corot ont joué pour lui un grand rôle. Il a enfin formé beaucoup de monde, dont Ferdinand Hodler. Ce rôle d'improbable carrefour entre une grande peinture académique et un paysage moderne finit par éclipser sa création, très abondante. En dépit des pertes, le Musée d'art et d'histoire conserve de lui 3000 œuvres (avant tout des dessins), ce qui peut sembler beaucoup.

Des couleurs de murs terribles 

Il fallait mettre de l'ordre ans tout ça. C'est Marie-Thérèse Bätschmann qui s'en est chargée sur mission du Fonds national suisse de la recherche scientifique entre 2011 et 2016. Une longue recherche donc. La dame se retrouve aujourd'hui bombardée commissaire, ce qui peut sembler logique. Il eut cependant fallu l'épauler pour la mise en scène. Comme beaucoup de spécialistes, l'experte a tendance à bourrer. A inclure des pièces pour le moins mineures. Elle a aussi emprunté, ce qui me semble en revanche positif. Le Victoria & Albert de Londres a ainsi fourni trois jolis tableautins de jeunesse légués par un certain L.H Townsend, preuve d'un intérêt alors international. Aarau a aussi envoyé le grand «Saint Philippe baptisant le trésorier de la reine d'Ethiopie». J'avais toujours entendu parler de «l'eunuque de la reine d'Ethiopie», mais nous sommes dans la Genève des années 1870 où rien ne se passe entre le cou et les genoux (et surtout pas là!). 

Le plus fâcheux de l'actuelle exposition, qui ouvre modestement l'année Hodler du MAH, reste tout de même la scénographie. Difficile de faire pire! Les cimaises ont été recouvertes en vert cru, en jaune acide ou en bleu froid. A croire que le Musée d'art et d’histoire vient d'hériter d'un stock de vieux pots de peinture. Deux tonalités par pièce en général. Les toiles de Menn, qui sont déjà sombres, disparaissent sur un tel fond. C'est à croire maintenant qu'elles ont été réalisées avec du jus de chaussettes. Monstrueux, l'éclairage n'arrange rien. Au contraire. Les leds tournés vers le plafond avalent ce qui restait de couleurs. On n'y voit rien, comme aurait dit l'historien de l'art Daniel Arasse. En tout cas rien de bon. Difficile de dévaloriser davantage un artiste déjà mineur. Pour un ratage, c'est un ratage. Cela fait pauvre en plus, alors que le musée est si riche en dotation. Bref, l'année Hodler commence mal. 

P.S. Cerise sur ce gâteau peu appétissant, le catalogue n'est pas prêt à temps. La parution en est prévue quelque part en avril.

Pratique 

«Barthélémy Menn», Cabinet des arts graphiques, 5, promenade du Pin, Genève, jusqu'au 8 juillet. Tél. 022 418 27 70, site www.institutions.ville-geneve.ch/mah/lieux-dexpositions/cabinet-darts-graphiques.ch (désolé pour la longueur). Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h.

Photo (Musée d'art et d'histoire, Genève 2018): Le célèbre autoportrait de Menn au chapeau de paille.

Prochaine chronique le  mercredi 21 mars. Des livres!

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