Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Le bureau de graphisme Gavillet & Cie se présente à la BGE

Crédits: DR

Ce n'était pas une conférence de presse, mais une conférence tout court. Si le genre peut sembler démodé à certains, il n'en connaît pas moins un surprenant regain de fortune. Gilles Gavillet pouvait ainsi donner le 20 septembre, devant une salle Ami-Lullin comble (on doit maintenant dire Espace Ami-Lullin, je sais...), le premier «Jeudi de l'affiche» inclus dans l'actuelle saison organisée par la Bibliothèque de Genève (BGE). Il y avait là le public habituel, bien sûr, mai aussi une assistance nettement plus jeune. Gilles Gavillet est devenu une idole du graphisme contemporain. Normal que soient venus des «groupies». Etudiants du genre, peut-être... 

Il faut peut-être que je vous présente Gilles Gavillet. Né en 1973, le Genevois parle peu de lui sur son site, avant tout voué à l'image. Pour tout dire, c'est comme si l'homme n'existait pas. Il faut secouer son ordinateur afin de trouver des éléments biographique. Curieux... Gilles se révèle pourtant d'un abord facile. Formé en graphisme à l'ECAL, le débutant a ouvert son bureau des Acacias en 2001 (1). Il faisait alors équipe avec David Rust, décédé à 45 ans fin 2014. venu de La-Chaux-de-Fonds, Vincent Devaud était déjà entré en 2009 dans l'équipe. Il dialoguait du reste l'autre jour avec Gilles Gavillet à la BGE, histoire de donner un peu de dynamisme à l'exposé. Notons au passage que Gavillet & Cie reste minuscule pour un établissement de réputation internationale. Quatre personnes en tout. Rien à voir avec la centaine de sbires autour de Jean Nouvel ou des 271 salariés de l'architecte David Chipperfield dans le monde.

Un style reconnaissable

En T-shirt au micro pour faire encore jeune (mais il peut se le permettre), Gilles Gavillet a imposé un style bien reconnaissable avec David Rust, puis seul au générique. Il y a peu de chose sur chaque affiche, visible de loin. Typique d'une première génération ayant disposé d'un large accès à l'informatique, son genre succède ainsi à celui du Lausannois Werner Jeker, par ailleurs toujours actif. «Il a longtemps représenté ce que nous ne voulions pas faire, puis nous avons fini par nous réconcilier avec sa production.» Gavillet & Cie utilise cependant davantage la typographie que la photo, au contraire à son prédécesseur. On a pu en juger par les campagnes du Musée Jenisch de Vevey, puis du Mamco. Cela pour notre petite Romandie. Mais il y a aussi les travaux pour Art/Basel, Ringier, la Biennale de Venise, le Centre Pompidou ou le Guggenheim. Joli palmarès! 

Il fallait bien centrer sur quelques objets la présentation de la BGE, qui conserve bien sûr quelques spécimens de la petite équipe. Le choix de Gilles Gavillet s'est porté sur trois campagnes très différentes. La première lui a donné une satisfaction personnelle. La commande du FRAC Champagne-Ardennes permettait de jouer librement avec la collection. «C'était il y a cinq ans. Le Centre voulait se présenter au grand public. Il fallait opérer un travail de réduction. Nous avons ainsi choisi trente œuvres.» Un affichage extérieur a été prévu, parallèlement à une présentation en salle, qui a tourné depuis jusqu'en Amérique du Sud sans déplacer autre chose que des affiches. «Nous avions été fasciné chez Ringier par la maculature. Normalement, elle se jette. Ici, nous avons demandé une double impression aléatoire des sujets. Il y avait une infinité de combinaisons possibles. Chacun des 100 tirages retenus, avec ses surimpressions, devenait unique. Leur présence dans la rue ou dans l'exposition pouvait ainsi remplacer l'original.» Une idée «arty» en diable.

Des carrés pour identifier 

Pour Vevey, dont le Musée Jenisch rouvrait en été 2012 après plusieurs années de travaux, l'optique se devait différente. Il ne s'agissait plus d'un événement, mais de décliner une idée graphique au fil des expositions et des ans. Notez que le bureau genevois a ici tout fait, jusqu'au papier à lettres avec adresse argentée su papier beige. «Dans la commande culturelle», ont expliqué aux auditeurs de la BGE les duettistes, «le logo se fait en principe discret. Nous avons ici mis sur la droite une bande de carrés de couleurs différentes, comme pour les repérages en imprimerie. Les gens finissent pas l'associer au Jenisch» Il y a fatalement une image. «Nous pouvons ou non intervenir sur elle. Parfois, nous utilisons un fragment. Il nous est arrivé de collaborer avec l'artiste présenté, comme pour David Hominal.» Il y a aussi les moments où nos graphistes vedettes doivent se soumettre à un diktat. «C'est le cas pour la récente présentation des gravures de Picasso. Les ayant-droits ont interdit tout intervention sur l’œuvre du maître elle-même. Avec Ferdinand Hodler, dont nous avons reproduit sur fond bleu un profil de femme, il n'existait évidemment pas ce genre de restrictions. Hodler a passé dans le domaine public.» 

Rien dans ledit domaine en revanche au Mamco genevois. Il s'agit là, en dépit de la proximité géographique, d'une collaboration récente. «Lionel Bovier, que nous connaissions de Ringier où il était éditeur, nous a proposé un mandat. Il ne s'agissait pas de tout bouleverser.» Gavillet et Devaud ont donc aménagé la chose, «en tenant compte d'un ADN». Les cinq lettre de Mamco se sont vues séparées par de petits traits verticaux. Pas de logo. «Le mot lui-même devient ainsi une signature.» Il s'agit à chaque fois d'adapter son usage. «Nous savons peu de temps à l'avance quels seront exactement les contenus. Il nous fallait un module peu contraignant. Un système simple que l'on aurait du plaisir à développer dans des directions diverses.» Le tout en gardant le procédé habituel. «Je rappelle que nous utilisons la sérigraphie, un mode ancien aujourd'hui presque abandonné.»

L'épreuve de la rue

Sur l'écran peuvent donc défiler des images du Mamco ayant orné panneaux et murs. Un rappel de Wayde Guyton. Une composition géométrique tirée de Rascheed Araeen. Des crayons rouges sur fond violet de Greg Parma Smith. Gilles Gavillet et Devaud montrent aussi bien les compositions seules que le résultat dans la rue. «Il faut tenir compte des habitudes actuelles. La tendance suisse est au triptyque horizontal. Nous mettons dans ce cas trois affiches identiques côte à côte. Il faut réussir ainsi un impact visuel.» On en restera là. L'heure tourne. Les «Midi de l'affiche» de la BGE ne durent pas toute l'après-midi... 

(1) Coïncidence, les «Jeudis de l'affiche» sont aussi nés en 2001, à l'instigation du directeur d'alors Jean-Charles Giroud.

Photo (DR): Gilles Gavillet et Vincent Devaud.

Prochaine chronique le mercredi 3 octobre. Les frères Kugel présentent à Paris "Complètement piqué". Il s'agit de l'art de l'écaille à la Cour de Naples au XVIIIe siècle.

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