Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE-LAUSANNE/Les Prix Manor donnent dans la redite radicale

Crédits: Mamco

Ouille! Au premier étage, le Mamco présente Emilie Parendeau, Prix culturel Manor 2016, dans les quatre petites salles de la «suite genevoise». Née à Ambilly en 1980, la lauréate a l'habitude de phosphorer dur. Elle «active». Comprenez par là que la Française «focalise ses recherches sur des artistes sur des artistes dont elle peut interpréter les œuvres parce que celles-ci ont eu une existence initiale par le langage: texte, programme, protocole.» Bref, Emilie appartient peu ou prou, même s'il est permis d'opérer des distinctions byzantines, aux «appropiationnistes» se multipliant aujourd'hui avec succès. Ils forment à l'art ce que les plantes grimpantes sont aux murs. A une différence près. Les plantes possèdent une vie autonome. 

Qu'est-ce que cela donne aujourd'hui au Mamco? Des feuilles de journal (j'ai reconnu des pages récentes de la «Tribune de Genève») couvrent en rectangle le sol jusqu'à une certaine distance des murs. La chose dérive paraît-il d'un tapis de Luciano Fabro de 1967. Dans une autre pièce, la dame a suspendu des tableaux (dont un Frank Stella, reconnaissable à sa forme découpée) à l'envers contre le mur. Ailleurs encore, une fenêtre percée dans la paroi «invite le paysage urbain à pénétrer dans le musée, modifiant la sensation spatiale de la salle.» Je vous avais prévenu. Le visiteur va décoller très fort. Mieux vaut qu'il attache sa ceinture de sécurité. «Fasten your seatbelts, it will be a bumpy night», disait déjà Bette Davis en 1950 dans «All About Eve».

Un sentiment de déjà-vu

L'ennui, c'est que tout cela sent en fait le réchauffé. L'avant-garde meurt, mais ne se rend pas. En 2017, on fêtera le centenaire de l'urinoir, promu œuvre d'art par Marcel Duchamp. Je veux bien que le Rouennais soit longtemps demeuré isolé. Il n'en reste pas moins que certaines expériences semblent maintenant se répéter à une cadence accélérée. Chaque génération (en art, comptez dix ans) redécouvre ainsi la roue et l'eau chaude. Les cogitations d'Emilie Parendeau possèdent du coup quelque chose de vieilli. Elle n'étonnent plus personne, même si l'on parle aujourd'hui de "néo-conceptuel". 

Le Mamco n'y est pour rien. Il accueille par principe les Prix Manor. Cela fait partie de ses obligations de fonction. Il est juste permis de s'interroger sur le jury, composé comme de juste de personnalités pointues du petit monde de l'art contemporain, vivant en société d'admiration mutuelle. Ce club de décideurs semble partout soudé par le même esprit, qu'on peut estimer extrémiste, ou sectaire selon ses goûts. Il existe en effet plusieurs prix Manor, liés à des villes suisses. Emilie Parendeau a ainsi été précédée cette année à Lausanne par Annaïk Lou Pitteloud, qui proposait, je vous le rappelle, une immense salle entièrement vide, maintenue dans le froid au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne.

Accusations d'imposture

Il n'y aura aucune réaction fâcheuse à Genève. Nous sommes dans un cadre contemporain. Je ne dis pas que les visiteurs sont prêts à tout, mais il y a un peu de ça. En plus, «la suite genevoise» tient, par sa dimension, de l'appartement du concierge dans un vaste bâtiment offrant d'autres expositions. Parmi elles figure le spectaculaire Bruno Pélassy dont je viens de vous parler. Autant dire qu'il s'agit de quelque chose de marginal. D'anecdotique. Vite vu. Vite oublié. 

A Lausanne, les choses ont nettement moins bien passé. Le quotidien «24 heures» a parlé d'«imposture». Beaucoup de visiteurs ont été choqués, surtout par le gaspillage de place. Comment se fait-il qu'un musée luttant pour s'agrandir (c'est bien parti, les halles de gare qui seront remplacées par le Pôle muséal sont maintenant presque entièrement tombées) peut-il se prêter à un tel jeu? N'est-ce pas cruellement contre-productif? Je rappellerai juste que le Musée des beaux-arts montre lui aussi par principe les Prix Manor, même si ses jurés sont parfois mal inspirés. L'installation d'Annaïk Lou faisait ainsi penser à un pastiche d’œuvre contemporaine pour sketch télévisé.

Réaction naturelle 

Vous me trouvez sans doute dur. La création actuelle s'est vue sacralisée. Autant dire qu'elle doit se voir béatement consommée. Je rappellerai juste une chose. Tant Emilie Parendeau qu'Annaïk Lou entendent provoquer, voire agresser. Or une telle attitude suppose une réaction, parfois violente. C'est l'indifférence qui constitue un mur. Entendre dire que son œuvre constitue de la sous-crotte de bique prouve qu'elle a porté. L'ennui, c'est que nombre de créateurs contemporains veulent provoquer et se faire en même temps unanimement admirer pour leur radicalité. Tous ceux qui n'adhèrent pas sont des fascistes. Des nuls. Une manière bien particulière de déplacer les problèmes....

Pratique

«Emilie Parendeau, ça m'inquiète toujours ces sirènes», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 1er mai. Tél.022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 18h. L'exposition d'Annaïk Lou Pitteloud, dont j'ai parlé en son temps, est terminée à Lausanne.

Photo (Mamco): Une des installations d'Emilie Parendeau, avec des tableaux retournés contre les murs.

Prochaine chronique le jeudi 17 mars. Jean-Michel Alberola au Palais de Tokyo parisien.

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